«La télévision à l’ère #MeToo»: le cran du féminisme à l’écran
Avez-vous vu The Handmaid’s Tale (La Servante écarlate), série télé diffusée entre 2017 et 2025, tirée du livre majeur de la Canadienne Margaret Atwood ? Sinon, vous devriez et après vous pourriez lire La télévision à l’ère #MeToo, de l’analyste socioculturelle féministe Anne-Sophie Gravel.
Voici un exemple de sa manière de décortiquer une des scènes fortes de la première saison de cette dystopie campée dans les États-Unis passés sous le contrôle d’un régime patriarcal totalitaire. Les rares femmes fertiles y deviennent les mères porteuses obligées (et violées) des familles dirigeantes du régime. Dans cette scène décortiquée en long, Emily, une des servantes, et Martha, une domestique, sont ligotées et bâillonnées dans un fourgon. Elles ont entretenu une relation interdite.
Le véhicule arrive à destination. La caméra reste à l’intérieur avec Emily qui pleure, impuissante, amplifiant le caractère anxiogène de la scène. Les gardiens empoignent Martha et l’exécutent. Plus tard, Emily sera excisée, mais aura la vie sauve pour enfanter.
« Dès le choix du point de vue à partir duquel le récit sera abordé, la série The Handmaid’s Tale accomplit donc un tour de force, parce qu’elle ne se réfugie pas dans le confort du regard extérieur, dont la fausse neutralité ajouterait une couche d’oppression à celle que subissent déjà les protagonistes, écrit Mme Gravel. Tant par les mouvements de caméra, les cadrages, le montage et la trame sonore — des éléments que l’on tente dans la majorité des films et des séries de rendre les plus invisibles possible —, la série fait au contraire de sa propre forme un outil de dénonciation et de reprise de pouvoir. »
L’analyse fine, souvent menée scène par scène, jusqu’à des arrêts sur image, se poursuit pendant des pages et des pages. L’essai traite de la même manière les séries Big Little Lies (Petits secrets, grands mensonges, 2017-2019) et Outlander (2014-2026).
« J’ai voulu donner au lectorat une incursion dans les dessous de l’univers audiovisuel, dit en entrevue la critique culturelle, aussi collaboratrice des As de l’info. Des gens travaillent énormément pour construire ces mondes qui ne sont pas seulement faits pour divertir. Ils veulent faire passer un message précis. »
Le regard féministe
Le livre présente une version entièrement remaniée de la thèse de doctorat de Mme Gravel. Ses recherches universitaires ont correspondu avec la première vague du mouvement #MeToo, autour de 2017. Elle rappelle d’ailleurs que cette vague de dénonciation des agressions subies par les femmes a commencé par des États-Uniennes noires avant que des comédiennes de Hollywood s’en emparent à la suite de l’affaire Harvey Weinstein. Ce qui est considéré comme la quatrième vague féministe a été marqué par la dénonciation de la culture du viol et l’utilisation des mouvements sociaux pour organiser la sororité solidaire.
« Il se passait quelque chose aussi à la télé, raconte l’essayiste féministe. Je voyais beaucoup de nouveautés dans les représentations des personnages féminins et masculins des séries, alors que le cinéma donnait l’impression d’être plus lent à s’adapter […] J’ai donc voulu voir comment étaient représentés dans les séries des sujets en lien avec le harcèlement sexuel, les violences sexuelles, le consentement. J’ai aussi voulu voir si le fait de tourner avec des équipes féminines change finalement ce qu’on montre à l’écran. »
Les trois séries choisies proposent des adaptations de romans écrits par des autrices. Les adaptations ont été conçues et menées par des équipes largement féminisées. « Vendre Outlander comme sujet d’étude n’était pas si évident, note Mme Gravel. C’est un livre considéré comme éroticofantastique. Mais ce livre et la série basés sur des voyages dans le temps permettent aussi de poser un regard critique sur le traitement des femmes à différentes époques. »
Chaque fois, l’analyse veut en fait démontrer comment l’adoption d’un regard féminin et même féministe de la caméra facilite la compréhension de plusieurs enjeux pour les femmes. Ce regard se veut l’envers du male gaze, la norme visuelle développée par les hommes, notamment au cinéma puis à la télévision. Ce point de vue patriarcal minimise la portée des personnages féminins dans les intrigues et les réduit à des objets de désir en même temps que les scénarios et la caméra assignent des rôles de pouvoir et de domination aux personnages masculins.
« Les hommes aiment plus jouer à la poupée qu’ils ne le prétendent, écrit de manière ironique Mme Gravel. C’est juste qu’ils appellent ça “mettre en scène” ou “réaliser”. Et qu’ils se sont assurés pendant longtemps d’être les seuls à pouvoir le faire. »
A contrario, « le female gaze n’est pas une simple inversion du male gaze qui reproduirait platement les stratégies du patriarcat en assignant les personnages masculins à la passivité ou en en faisant des objets de désir sans profondeur ». Le but est de donner une subjectivité au personnage féminin, de lui fournir une agentivité, un pouvoir d’agir sur sa vie et celles des autres.
Le regard américain
L’essai se permet quelques rares digressions vers d’autres productions, y compris québécoises, dont Unité 9, bien que l’analyse se centre sur trois mégaproductions américaines. Et ce, même si The Handmaid’s Tale est basé sur un roman canadien et a été tourné à Toronto, même si Big Little Lies a été réalisée par le Québécois Jean-Marc Vallée. Faut-il donc aussi parler d’un « American gaze » ?
« Les séries américaines sont celles qu’on consomme le plus, y compris au Québec, répond la chercheuse, qui explique avoir consacré son postdoctorat à des productions québécoises. On y retrouve nos codes de base, nos références de base. Mais on fait ici aussi des séries d’une extrême qualité. J’ai fait des choix. On pourrait en faire d’autres. On pourrait même élargir l’analyse en incluant les talk-shows, par exemple. »
Avec ce corpus, avec ces trois séries « divertissantes, revendicatrices, audacieuses et novatrices » qui totalisent plus de 180 épisodes, Anne-Sophie Gravel en arrive finalement à montrer comment il est possible de « reformater » le féminin et le masculin sur nos écrans, de dépoussiérer plusieurs stéréotypes sexistes. Mme Gravel ajoute que si la culture populaire n’est pas parfaite, la fiction constitue une arme efficace pour nous faire évoluer en tant que société. Shakespeare disait déjà que les responsabilités commencent dans les rêves.
« C’est pour ça que je commence mon livre en parlant de séries qui m’ont marquée, dont Buffy et les vampires quand j’avais 12 ans. Cette série proposait un personnage féminin fort. D’instinct, je m’identifiais à elle. Je pense que les trois séries dont je parle dans le livre ont ce pouvoir d’éduquer et de le faire de manière très organique. »
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