Hawala : le blanchiment d’argent via les banques clandestines explose en Belgique, avec trois fois plus de dossiers ouverts par le fisc depuis 2024

Dans les épiceries, les commerces de nuit, les salons de coiffure ou tout simplement par le biais d'intermédiaires de rue : les réseaux informels de transfert d'argent sont omniprésents dans nos villes. Ils opèrent discrètement, en grande partie invisibles. Pourtant, ils attirent de plus en plus l'attention des forces de l'ordre.
Ces douze derniers mois, l’administration fiscale belge a ouvert quelque 447 dossiers pour blanchiment d’argent à grande échelle impliquant le système hawala. En 2024, ces dossiers étaient trois fois moins nombreux (140 dossiers), et quasi inexistants il y a dix ans. "Le phénomène est en nette expansion et ne montre actuellement aucun signe de ralentissement", constate Francis Adyns, porte-parole du SPF Finances.
Cette flambée s’explique par le lien étroit entre l’hawala et le blanchiment d’argent basé sur le commerce international. "Il existe une forte corrélation entre le 'blanchiment d’argent basé sur le commerce' (Trade-Based Money Laundering, TBML) et l’utilisation de systèmes hawala. Dans les dossiers relatifs au TBML, nous constatons systématiquement le recours à des techniques hawala", précise Francis Adyns.
Comment fonctionne l’hawala ?
Basé sur la confiance, l’hawala est un système de transfert d’argent millénaire, originaire d’Iran ou d’Égypte. Ce terme, qui signifie étymologiquement "changer" ou "transformer" en arabe, était d’abord utilisé par les commerçants du Moyen-Âge le long de la route de la Soie. Ces derniers, ne voulant pas transporter d’importantes sommes d’or ou d’argent vulnérables au vol, ont développé un système de transfert de dette via un réseau de confiance entre membres d’une même famille ou d’une même localité.
Depuis lors, ce système a évolué et s'est exporté dans le monde entier pour devenir un moyen de transférer de l’argent à l’étranger, notamment pour les diasporas, sans passer par les banques ou les agences de transfert traditionnelles.
Le principe est simple : vous voulez envoyer 1000 euros à un ami à l’étranger. Vous allez voir un commerçant ou quelqu’un de votre communauté, un hawaladar. Vous lui remettez les 1000 euros en cash. Moyennant une petite commission, il ne vous donne pas de reçu mais un code, que vous transmettez à votre ami. De son côté, l’hawaladar contacte un autre hawaladar dans le pays de votre ami et lui demande de mettre ces 1000 euros à disposition. Après quelques minutes ou quelques heures à peine, votre ami peut récupérer l’argent auprès de cet hawaladar en échange du code.
L’argent change ainsi de mains sans se déplacer physiquement, sans virement bancaire et sans laisser de trace.
L’hawala existe toujours suivant les mêmes règles et reste le moyen de paiement prédominant dans les régions où les systèmes bancaires formels sont soit inexistants, soit inaccessibles, souvent en raison de conflits ou de sanctions.
Mais cette discrétion fait aussi les affaires des criminels qui ont corrompu ce système basé sur la confiance et les liens communautaires pour blanchir l’argent des trafics de drogue, d’êtres humains ou celui du terrorisme.
"Nous estimons qu’environ 70 % du trafic de drogue dans le monde est financé par le biais du système bancaire clandestin", déclare Peter Huttenhuis, procureur néerlandais spécialisé dans le traçage des flux financiers criminels.
La Belgique n’est pas épargnée : elle a eu à juger l’une des plus grandes affaires d’hawala en Europe, et certaines entreprises belges se retrouvent impliquées, malgré elles, dans ces réseaux de blanchiment via l’hawala. C’est ce que l’équipe d'#Investigation a révélé en avril dernier dans le cadre du premier volet de cette enquête menée avec le réseau de journalistes d’investigation de l’UER.
Un vaste réseau international mis au jour et des transferts illégaux de plusieurs dizaines de millions d'euros
Avec la VRT, nous avions obtenu un accès exclusif aux milliers de pages d’un dossier de 2024 du Tribunal de première instance francophone de Bruxelles, qui a permis, pour la première fois, de mieux comprendre un vaste réseau international d’hawala soupçonné d’avoir agi pour des transferts illégaux d’argent vers l’étranger entre 2017 et 2024. Le seul cumul des milliers de transferts constatés par la police en 2021 et 2022 dépasse les dizaines de millions d’euros, peut-être la centaine.
Après quatre années d’enquête, le magistrat fédéral Vincent Guerra a découvert "un réseau mondial hawala, [et a pu entrer] dans le cœur du système, ce qui est assez exceptionnel". Ce système mis à jour "est d’une ampleur que l’on n’avait rarement vu ou jamais vu à l’échelle européenne", pointe-t-il.
Les hawaladars en question sont soupçonnés d’avoir agi pour des transferts illégaux d’argent vers l’étranger entre 2017 et 2024. Le seul cumul des milliers de transferts constatés par la police en 2021 et 2022 dépasse les dizaines de millions d’euros, peut-être la centaine.
Dans le téléphone du chef de ce réseau bruxellois, pseudonymisé "Abou Adam", les enquêteurs découvrent qu’il fait partie de plusieurs groupes de discussion en ligne. Dans un groupe WhatsApp intitulé "Les commerçants de la grande Europe", ce sont "532 participants qui sont autour de cette table mondiale", poursuit le magistrat fédéral. Un groupe composé d’hawaladars professionnels, comme le prouve sa description : "Cette chambre est réservée pour les grosses affaires. Il est demandé de ne pas faire d’offres ou de demandes d’affaires de moins de 5000 euros, de dollars ou de livres sterling. Nous supprimons toute personne qui ne respecte pas le règlement de la chambre."
Des transactions ont ainsi eu lieu dans des pays tels que la France, l’Italie, l’Irlande, l’Allemagne, la Palestine, le Koweït, le Canada, le Qatar, la Turquie, la Malaisie ou encore la Syrie.
De Bruxelles à Istanbul
Le 3 octobre 2024, le Tribunal correctionnel de Bruxelles jugeait six ressortissants palestiniens, poursuivis pour avoir mis sur pied ce réseau hawala. Parmi eux, un homme surnommé "Kasper" a été condamné par contumace à la peine la plus lourde : 8 ans de prison ferme.
Vincent Guerra raconte : "c’est quelqu’un qui est à Istanbul et qui est le frère d’Abou Adam, qui lui est établi en Belgique. Des différents échanges que l’on va retrouver dans les messages, il a un rôle de coordinateur à certains niveaux. […] Il donne des directives à son frère, donc il est un rang au-dessus. Est-ce à dire que c’est le chef de tout le réseau hawala ? Non. Cette structure-là est certainement reproduite à travers le monde peut-être 200 ou 300 fois."
En effet, sans en connaître le nombre exact, il existe d’autres réseaux criminels impliquant l'hawala dans le monde similaires à celui démantelé à Bruxelles par Vincent Guerra et son équipe. Des réseaux qui partagent une architecture commune, comme l’explique Lucy Myles, responsable de l’équipe chargée de la lutte contre la criminalité financière au sein d’Europol : "Ils sont organisés de façon très similaire à une entreprise. Il y a un contrôleur ou un courtier qui supervise toutes les opérations. Sous ses ordres, un coordinateur régional et un coursier. Si on compare avec une entreprise, on a un PDG, un conseil d’administration et des actionnaires. Le fonctionnement est très similaire."
Leur cœur de métier : faire transiter des fonds provenant de diverses activités criminelles, du trafic de migrants au sud de l’Espagne au trafic de drogue au Danemark ou aux Pays-Bas. C’est en cela que "le système hawala est le premier vecteur de blanchiment pour le crime organisé", constate Quentin Mugg, policier français spécialiste de l’hawala.
Des usines à blanchiment
Dans l’enquête d'#Investigation, nous avions montré que ce blanchiment d’argent s’organise via des sociétés spécialisées dans cedit blanchiment. Ces dernières récupèrent l’argent sale issu de l’hawala et le font disparaître en le revendant sous forme de liquide à des entreprises clientes, souvent désireuses de payer leurs employés au noir pour échapper aux charges sociales, aux cotisations fiscales ou à l’impôt sur les sociétés.
Ces systèmes de blanchiment basé sur le commerce se déploient à l’échelle internationale. Selon nos informations révélées en avril dernier, en 2022, une usine sidérurgique flamande a reçu douze paiements, totalisant 100.000 euros, de la part d’au moins sept sociétés de blanchiment danoises, dont Nordhavn Montage. Cette somme correspondait en réalité au règlement d’une facture d’acier par cette usine flamande destinée à une société syrienne, empêchée de payer directement l’Europe à cause des sanctions contre le régime d’Assad.
Pour contourner cet obstacle, l’entreprise syrienne passe par un intermédiaire turc chargé de transférer les fonds. Or, cet intermédiaire s’avère être un hawaladar. Ce dernier joue un rôle charnière : il met en relation les entreprises du Moyen-Orient ayant besoin de faire transiter de l’argent vers l’Europe, et les réseaux de blanchiment (ici danois) cherchant à écouler des fonds illicites.
Dans ce nouveau volet de l’enquête, les journalistes Kasper Vilsmark et Jens Langhorn de la télévision publique danoise ont tenté de joindre cet hawaladar basé en Turquie : Abdulkader Sankari, directeur et propriétaire de la société turque chargée des transferts de fonds provenant d’un importateur d’acier syrien.
Après avoir échangé par téléphone avec l’un des employés de cette société de transfert de fonds, ils ont pu confirmer que ces transferts proviennent parfois d’usines à factures danoises. Puis ils ont directement appelé Sankari, qui nie toute connaissance de la société syrienne, laquelle affirme pourtant avoir eu recours à ses services pour effectuer le transfert d’argent avec l’entreprise sidérurgique flamande. Les transferts de fonds souterrains via l’hawala sont illégaux en Turquie, et Abdulkader Sankari rejette toute implication dans de tels transferts. Cependant, les journalistes danois ont fait écouter l’enregistrement à l’une de leurs sources, un importateur d’acier syrien, qui confirme que la voix sur l’enregistrement est bien celle d’Abdulkader Sankari.
Des individus comme Sankari font le lien entre le Danemark, les usines de facturation et les milliards de couronnes danoises qui quittent le pays en paiement de marchandises destinées au Moyen-Orient. Plus globalement, le mécanisme repose sur un système de compensation : plutôt que de faire physiquement circuler des sommes d’argent (difficiles à déplacer et à dissimuler), les hawaladars comme Sankari équilibrent les flux via des opérations commerciales. L’argent sale se retrouve ainsi transformé en marchandises légales, en l’occurrence de l’acier, le rendant beaucoup plus difficile à tracer.
Coopération internationale
Les banques clandestines "constituent une menace immense pour la sécurité de l’Union européenne", s’inquiète Lucy Myles, qui ajoute : "elles sapent le système bancaire et le système économique." Pour atteindre l’objectif de "perturber et démanteler ces réseaux", cette spécialiste prône "la collaboration" : "Les forces de l’ordre doivent devenir aussi agiles et sans frontières que les criminels. Et pour cela, nous devons coopérer."
Parce que ces réseaux sont transnationaux, "[la police] ne va pas pouvoir les contrer avec des réflexes exclusivement nationaux", pointe Quentin Mugg, qui travaille aujourd’hui au sein d’Europol à La Haye. "C’est-à-dire qu’il ne faut pas, à aucun moment, qu’un enquêteur dise 'Ah bon, tant pis, c’est de l’autre côté de la frontière, on verra'. Aujourd’hui, ce n’est pas ce qu’il se produit [à Europol] : on s’échange des messages, on se met en rapport avec les autres."
Parmi les pistes pour améliorer les enquêtes et la coopération, Quentin Mugg propose d'"avoir recours à des techniques d’enquête criminelle plus qu’à des recherches purement documentaires. […] Il faut leur adjoindre des méthodes d’enquête plus classiques, qui peuvent aller jusqu’à des opérations dites d’infiltration."
Le policier français appelle aussi à un changement dans l’application du cadre législatif face au phénomène de l’hawala. Selon lui, les hawaladars ne sont pas de simples "prestataires de services" mais bien des criminels : "par ce rôle de tiers de confiance et de notaire de compte séquestre, ils permettent à des transactions criminelles d’avoir lieu, qui n’auraient pas lieu sinon, ou pas dans ces proportions, ou plus difficilement. C’est-à-dire qu’ils n’interviennent pas en queue de parcours criminel pour venir filer un coup de main avec l’argent. Ils étaient là au départ. Et je crois que reconnaître aux blanchisseurs et donc aux hawaladars ce rôle vraiment actif de complice direct des infractions serait probablement de nature à aider pour la répression."
Manque de moyens
Sur le terrain, les moyens ne sont pas toujours à la hauteur pour lutter contre des réseaux structurés à l’échelle internationale, comme le souligne Vincent Guerra : "Au niveau du parquet fédéral, j’étais tout seul. Au niveau des enquêteurs, ça a été un peu compliqué puisqu’on a une bonne partie du dossier qui a été fait par un enquêteur seul. On n’a pas pu tout traiter."
Face à ces difficultés, le magistrat fédéral explique s’être "concentré sur notre dossier parce qu’on était pressé par le timing des détentions préventives, et on s’est focalisé sur la partie belge. Pour le reste, on a transmis une copie de tout à Europol à La Haye."
L’hawala est un moyen discret et très pratique de faire voyager d’énormes sommes d’argent, mais un véritable défi pour les autorités, comme le regrette le magistrat fédéral : "il n’y a pas de solution miracle. [Hormis] la sensibilisation à tous les niveaux du système, ça veut dire également dans des contrôles fiscaux, dans les contrôles sociaux. Si on trouve chez un boulanger ou chez un coiffeur une grosse somme de liquide, se dire que c’est une somme anormale. Potentiellement, qui dit cash dit peut-être derrière un système, hawala. Donc c’est très difficile à détecter."
La Belgique est considérée comme un pays à haut risque en matière de transferts de fonds illicites de type hawala, en raison du trafic de drogue à grande échelle transitant par le port d'Anvers. Ce constat a été mis en lumière l'année dernière dans un rapport d'évaluation complet du Groupe d'action financière (GAFI).
Dans ce rapport, l'organisme international de lutte contre le blanchiment d'argent a averti que la lutte structurelle contre les réseaux hawala en Belgique n'est toujours pas une priorité suffisante. L'expertise sur ce phénomène fait défaut à certains niveaux, et aucune stratégie globale n'a été mise en place, selon le GAFI.
Pendant deux ans, le Réseau de journalisme d'investigation de l'UER a enquêté sur le fonctionnement du système clandestin de transfert de fonds hawala et son utilisation pour financer des activités criminelles.
Des journalistes d'investigation belges, danois, espagnols, autrichiens et britanniques se sont entretenus avec des intermédiaires hawala et leurs clients, des autorités nationales et internationales, des blanchisseurs d'argent et des experts financiers, et ont obtenu un accès exclusif à des milliers de documents judiciaires et financiers.
La production de cette enquête a bénéficié du soutien du fonds Investigative Journalism for Europe (IJ4EU) et du Fonds pour le journalisme en Europe.
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