Mes voisins sans-abri | Vivre ensemble, envers et contre tout

Seji Castillo s’est installé en plein milieu du trottoir, devant le dépanneur 7 Jours de la rue Sainte-Catherine. Il trie des centaines de cannettes qu’il a ramassées ce matin et qu’il place minutieusement dans des boîtes de carton fournies par le propriétaire du dépanneur. Le commerce de Xinfang Chen est l’un des derniers du quartier à récupérer les contenants consignés.
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Max Déry récupère cannettes et bouteilles près du dépanneur de M. Chen.
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Notre journaliste Gabrielle Duchaine s’entretient avec Seji Castillo, voisin de tente de Max Déry au campement Notre-Dame. Il ramasse lui aussi les contenants consignés pour survivre.
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M. Chen les achète 10 cents et les revend 12, avec un profit de 200 $ pour 1000 cannettes. Il est au boulot une heure avant l’ouverture officielle à 7 h pour accueillir l’entreprise de recyclage et finit parfois à minuit, voire 1 h du matin pour classer tout ce qu’il reçoit. Il ne fait pas ça pour l’argent. Pourtant, il continue. « On ne peut pas arrêter, sinon, les gens, ils vont devoir aller loin. L’hiver, ils marchent dans le froid. L’été, il fait chaud. Ils transportent des gros sacs qui sont souvent sales », dit le propriétaire.
Hochelaga-Maisonneuve est à l’épicentre de la crise de l’itinérance et le dépanneur de M. Chen est à l’épicentre du quartier, à moins de deux coins de rue de la friche Notre-Dame, le plus gros campement de personnes sans abri du Québec. Quelque 200 tentes ont été recensées dans cet espace vert de 3,5 kilomètres de long en septembre.
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Max Déry est hors de lui alors qu’il soutient s’être fait voler un sac de cannettes.
Il y a du va-et-vient toute la journée, tous les jours, dans son commerce. Des clients se plaignent de cette population jugée dérangeante par plusieurs.
Eux aussi, ils travaillent fort. Ils font ça pour survivre.
Parfois, ça dérape. Comme aujourd’hui. Dehors, Seji Castillo, Jean-Michel Malenfant et Max Déry, trois voisins de tente dans le campement de la rue Notre-Dame, s’accusent mutuellement du vol d’un sac de cannettes. Ils s’insultent à tue-tête. Max demande aux passants d’appeler la police. Les gens passent tout droit. Il pleure. « Ça ne sert à rien de toute façon. Ils ne viendront pas », lâche l’homme.
Un voisinage imprévisible et turbulent
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Julie Major et son conjoint, Jesse Charron
Chaque matin, quand Julie Major et son conjoint Jesse Charron sortent dans la cour arrière de leur appartement d’Hochelaga-Maisonneuve, ils se demandent sur quelle surprise ils tomberont. Parfois, des condoms et des seringues sont éparpillés ici et là dans le gravier de leur stationnement. D’autres fois, les locataires surprennent des personnes itinérantes en train de faire leurs besoins dans un coin. Ou d’avoir une relation sexuelle.
Mon fils joue pas loin de là. C’est inquiétant. J’appelle super souvent la police.
Le couple et son fils de 6 ans, Jayden, habitent rue Adam, à quelques mètres du centre de jour du CAP St-Barnabé, en plein centre d’un quadrilatère de 3 kilomètres carrés situé entre les rues Viau et Davidson, où l’on compte près de 20 refuges pour personnes itinérantes, centres de jour et ressources en toxicomanie, ainsi que des maisons de chambres et des petits campements isolés. Les trois refuges du Cap St-Barnabé ont pour leur part accueilli plus de 1000 personnes itinérantes différentes du 1er avril au 30 septembre derniers.
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Deux pipes à crack percent à travers le gazon dans la cour de Julie Major et Jesse Charron. « Quand il y a des gens qui dérangent et qu’on leur demande de s’en aller, la plupart le font. Et tous ne sont pas dérangeants », observe M. Charron.
Le couple est de plus en plus essoufflé de devoir composer au quotidien avec ce voisinage imprévisible et turbulent. M. Charron a surpris récemment un inconnu en train de se faire un BBQ dans leur cour. « Je comprends qu’ils doivent manger. Ce n’est juste pas un bon endroit pour faire ça. »
« C’est surtout que c’est de pire en pire », ajoute Mme Major qui habite le quartier depuis toujours.
L’autre jour, un gars parlait avec mon garçon à travers la clôture. Il l’appelait son petit Spider-Man et essayait de le faire sortir de la cour.
Pourquoi ne pas déménager ? En partie parce que le quartier est plus abordable. Mais aussi par choix. « J’ai grandi ici. Toute ma famille est ici, ajoute la mère de famille. L’école de mon garçon est ici. Et avec la rue Ontario et le marché Maisonneuve, tout est proche. »
Les vieux amis
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Guy Plourde, Michel Giroux et leurs comparses passent une douzaine d’heures par jour assis devant le dépanneur de la rue Adam.
La chanson que fredonne Michel Giroux parle d’amour. Sa voix est douce. Un peu chevrotante. « Je l’ai composée en une demi-heure », dit-il. Guy Plourde pleure à côté de lui. « Ça me touche. »
Ce matin, les deux hommes sont à fleur de peau. Michel vient d’apprendre qu’il souffre d’un cancer des os. Une nouvelle annoncée en quelques minutes dans une clinique mobile.
Je veux faire de la chimiothérapie. Je veux guérir.
« Ça existe, les miracles », lui répond son ami, les yeux mouillés.
Guy, Michel et leur petite bande passent 12 heures par jour assis dans le même bac à fleurs devant le même dépanneur, rue Adam, de biais avec un des refuges du Cap St-Barnabé.
Des clients ont cessé de fréquenter les lieux, comme Valérie Bélanger, qui ne s’y sent pas en sécurité. « Ils nous sollicitent beaucoup », dit la mère de famille. Son frère Olivier n’a pas changé ses habitudes. « Moi, ça ne me dérange pas, mais je comprends que pour les filles, c’est différent. »
Ce n’est pas l’affiche « pas de flânage » collée dans la vitrine du commerce qui va décourager le groupe.
On ne dérange pas. On est des vieux alcooliques, nous autres. Et on est des bons clients.
Il vit au refuge du Cap depuis sept ans déjà. Il a 65 ans. Michel, 61 ans, s’y est retrouvé il y a cinq mois, après un conflit avec ses colocataires.
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Le chat Balthazar rend visite tous les jours au groupe réuni devant le dépanneur.
Comme de nombreux pensionnaires du Cap, les sexagénaires font partie du voisinage, pour le meilleur et pour le pire. « Les gens sont vraiment gentils », assure Guy Plourde en passant sa main dans la fourrure de Balthazar, le gros chat d’un voisin qui leur rend visite plusieurs fois par jour.
Ce matin, ils ont eu peur. Un chat a été heurté par une voiture. Ils ont entendu ses cris. Ils ont cru que c’était lui.
Ils ne sont pas les seuls à s’être inquiétés. Dans le coin, tout le monde a mal dormi.
Un matin à l’école
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Dominic Cholette et l’une de ses filles devant l’école Maisonneuve, rue Morgan
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Julie Major et son fils ainsi que les deux filles de Dominic Cholette
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Léa (2e année) et Océanne (1re année) jouent en riant près de leur père, Dominic Cholette, avant que sonne la cloche de leur école, Maisonneuve. L’homme habite le quartier depuis 34 ans. Avant lui, ses parents y étaient aussi. Il n’habiterait nulle part ailleurs, malgré les problèmes d’itinérance. « On aimerait que ça change. Surtout pour ces personnes. Mais on est habitués. Résignés », dit-il.
Le directeur Sébastien Ross regarde les élèves qui arrivent à pied et à vélo en cette matinée ensoleillée d’octobre. L’école Maisonneuve accueille plus de 300 élèves et affiche l’indice de défavorisation le plus élevé. Mais le quartier s’embourgeoise lentement, selon ce que laissent voir les statistiques.
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Sébastien Ross, directeur de l’école Maisonneuve
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Des enfants jouent dans la cour d’école.
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Le directeur travaille en étroite collaboration avec plusieurs organismes communautaires du quartier. Il s’assure qu’il soit impossible de savoir de quel milieu est issu un élève. Tous les matins, des petits-déjeuners gratuits sont distribués à tous, peu importe le revenu de leur famille. L’école dispose aussi de sa propre cafétéria pour soutenir discrètement les élèves qui ont peu ou pas de lunch.
Il arrive à M. Ross de ramasser des déchets, dont des matelas, dans la cour. Mais c’est « très anecdotique », assure-t-il. Rien pour nuire au pouvoir attractif de l’école, entièrement rénovée il y a deux ans. La preuve : des parents qui habitent au-delà du secteur de l’école choisissent chaque année d’y envoyer leur enfant, explique le directeur.
Une garderie dans l’épicentre
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Le CPE Jardin Charmant (à droite) dans l’ombre du Stade olympique
Sandra Fleury traverse d’un bon pas, avec sa poussette, le parc jouxtant un jardin communautaire, derrière le marché Maisonneuve. Elle croise un jeune homme, l’air complètement ivre, qui se soulage derrière un bac de fines herbes.
Des enfants passent au même moment à vélo. L’homme en situation d’itinérance peine à remonter son pantalon. Il a passé la nuit sur une simple couverture étendue par terre.
Chaque jour, la mère de trois enfants croise des gens intoxiqués sur le chemin de la garderie. Ses deux plus jeunes fréquentent le CPE Jardin Charmant dans la rue Hochelaga ; c’est le voisin immédiat d’un autre refuge du Cap St-Barnabé.
On est confrontés à des gens qui consomment chaque fois qu’on sort de la maison. La détresse est partout. Tout le temps. J’adore mon quartier, mais là, la patience est usée.
Le refuge, ouvert de façon temporaire dans un ancien YMCA au début de la pandémie, est toujours là, six ans plus tard. Il héberge quelque 185 personnes par soir, dont certaines depuis… 2020. Et il déborde au quotidien.
Une vingtaine de sans-abri essuient un refus en moyenne chaque soir. Faute d’endroit où se réfugier, ils errent aux alentours, dont dans la cour du CPE.
Mme Fleury n’en peut plus d’entendre parler de « cohabitation ». « C’est un terme galvaudé. Le refuge n’a pas d’affaire là. Un itinérant a déjà craché sur un enfant de 3 ans. Un autre s’est introduit dans la cour des poupons pour y consommer », dit-elle.
Il n’y a pas de cohabitation possible entre des bébés et des fumeurs de crack.
Une loi existe pour empêcher les centres d’injection supervisée d’ouvrir trop près des CPE et des écoles. Même chose pour les succursales de la SQDC. « Ça n’a aucun sens qu’il n’y ait pas une loi similaire pour les refuges », plaide Mme Fleury.
La directrice du Cap St-Barnabé, Michelle Patenaude, assure pour sa part avoir « tout tenté » pour déménager le refuge, mais les obstacles – financiers pour la plupart – sont « insurmontables ».
Changer de quartier ? Sandra Fleury y a pensé. Quatre familles qu’elle connaît bien l’ont fait dans la dernière année. Mais les souvenirs de moments heureux partagés avec une communauté tissée serré la retiennent encore : les séances de jardinage entre voisins, les sorties en « gougounes » en famille pour aller à la piscine publique après le souper. Le sentiment d’appartenance à « Hochlag » – nommé par plusieurs – reste plus fort que la peur de marcher sur une seringue.
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