Avant l’Alberta, il y avait le Traité 7

Les chefs de ces territoires déplorent que l’histoire du Traité 7 et les obligations qui en découlent restent largement méconnues du citoyen lambda de l’Alberta. La campagne les oblige donc à reprendre des explications données il y a des années. Pourquoi l’accord de 1877 engage-t-il toujours les gouvernements? Que signifie vivre sur une terre de traité? Et comment décider de l’avenir de ces terres sans les nations signataires?
Nous avons encore et toujours la même conversation
, constate, amer, le chef Darcy Dixon.
Au mois de septembre, au rassemblement annuel de la Confédération des Blackfoot, à Calgary, la même lassitude se lisait sur les visages. Près de 150 ans après la signature du Traité 7, tous étaient consternés de devoir encore en expliquer le sens et rappeler que ses engagements tenaient toujours.
Et certains sont moins patients envers le projet provincial. Comme le chef de la Première Nation Piikani, Troy « Bossman » Knowlton. Pour lui, c’est une fantaisie politique
. Il avance même que cette situation politique a été créée de toutes pièces pour passer des grands projets et assure que les obstacles que constituent les traités et les droits des Premières Nations ont été sciemment négligés dans cette affaire.
Il reproche au gouvernement de ne pas avoir expliqué ce que deviendraient les engagements envers les nations dans le pays qu’imaginent les séparatistes. Comment seraient assurés les services? Qui honorerait les obligations? Comment la province entendrait-elle leur juridiction? Les traités ne sont pas que des bouts de papier
, assène-t-il.
Selon lui, le projet était vicié dès le départ
. Il raconte avoir lui-même mis en garde la première ministre Danielle Smith lors d’un échange houleux en tête à tête. Là où vous échouerez à obtenir la séparation, ce que vous aurez réussi à créer, c’est la division
, lui aurait-il lancé.
L’homme, dans la cinquantaine, parle de familles allochtones où les grands-parents et les petits-enfants ne se parlent plus, d’amitiés sacrifiées sur l’autel du référendum. Selon le chef des Piikanis, l’opposition autochtone au processus référendaire a fourni une cible à ceux qui veulent la séparation. Les démarches judiciaires des nations autochtones sont perçues comme une entrave à leur projet, et la colère se reporte sur des personnes qui n’ont participé à aucune procédure.

Bien avant le vote, dans les communautés du Traité 7 ou en ville, l’impact se fait sentir. Depuis longtemps, Evans Yellow Old Woman, membre de Siksika, est témoin des préjugés qui accompagnent la vie autochtone dans le sud de l’Alberta. Mais il décrit une forte dégradation des relations entre Autochtones et allochtones depuis Strathmore, où il vit, à une vingtaine de minutes de sa Première Nation.
C’est un peu comme si toutes ces discussions sur la séparation leur avaient donné l’assurance de s’exprimer ouvertement sans avoir peur de montrer exactement ce qu’ils ressentent envers les Premières Nations
, raconte Evans Yellow Old Woman.
S’il fait confiance aux chefs pour défendre les droits issus des traités, il presse aussi les membres de participer au scrutin pour peser sur les décisions qui engagent l’avenir de leur communauté.
Keely Wadsworth est venue au rassemblement annuel des nations Blackfoot avec sa fille pour comprendre ce qu’elle pourra lui transmettre, à un moment où l’avenir demeure incertain. À 32 ans, cette jeune mère et membre de la Nation Kainai travaille pour la Confédération autochtone dans le domaine de la santé.
C’est important de nous battre pour affirmer notre présence, non seulement pour nous, mais surtout pour les générations futures. Pour ma fille aussi, qui compte sur nous.
Akakkana’soyaki a 22 mois. Dans les bras de sa maman, elle fixe les visages. Son prénom signifie femme aux nombreuses lumières brillantes
, en référence aux étoiles, explique Keely Wadsworth.
À l’approche du scrutin, elle veut comprendre ce que le débat sur la séparation pourrait changer pour l’avenir de sa fille. Elle demeure optimiste quant au respect des droits de son peuple. À ses yeux, la province doit tenir compte des nations signataires des traités, qui n’ont pas été consultées. Sans consultation, rien ne peut aller de l’avant
, soutient-elle.

Elle garde toutefois l’espoir que l’Alberta ne pourra pas décider de son avenir en ignorant les nations autochtones. Elle rappelle aussi que, même si les Albertains votaient un jour pour quitter la fédération, la province ne pourrait pas faire sécession unilatéralement. Dans un avis rendu en 1998, la Cour suprême du Canada a établi qu’une telle démarche nécessiterait des négociations avec le reste du pays.
La jeune maman mentionne que les Blackfoot doivent déjà composer avec une frontière qui complique les déplacements et les retrouvailles entre leurs communautés. Trois de leurs nations vivent en Alberta, la quatrième au Montana, aux États-Unis. Une séparation qui pèse sur les familles d’un même peuple, unies par une langue et une culture communes, mais soumises aux lois de deux pays.
Nous avons déjà une frontière qui sépare nos nations. Ce que j’espère, c’est que nous pourrons renforcer nos liens plutôt que de devoir composer avec de nouvelles frontières.
Everett Armstrong, vice-président de la Blackfeet Tribe, a justement fait le déplacement depuis le Montana pour se rendre à Calgary. Nous sommes un seul peuple. Il n’y a que la frontière qui nous sépare
, déclare-t-il lors d’une rencontre dans la métropole albertaine.
Il préfère en apprendre davantage sur le référendum avant de prendre position. Une chose est toutefois certaine à ses yeux : les autres nations de la Confédération Blackfoot peuvent compter sur son soutien inconditionnel
pour défendre leurs terres et leurs droits.
Nous étions ici avant la formation des États-Unis et du Canada. C’est une réalité qu’ils doivent reconnaître.
Avant de parler de séparation, Jeremy Dayrider aimerait que l’Alberta réponde aux besoins des communautés autochtones. Cet enseignant de langue et de culture blackfoot de 29 ans est membre de Kainai, dont le territoire s’étend à l’extrême sud de la province. Si l’Alberta peine déjà à les soutenir, demande-t-il, que pourrait-elle leur garantir une fois indépendante?
Notre priorité, c’est de bâtir une communauté, de construire des relations de nation à nation, sans nous préoccuper des autorités provinciales.
Celui qui transmet la langue blackfoot (Niitsíʼpowahsin) aux jeunes, dans un quotidien dominé par l’anglais, entend poursuivre ces liens avec les autres nations et les villes voisines, plutôt que de les fragiliser par une nouvelle séparation.
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