«NAZA» : semer la mort, comme dans un jeu vidéo
Ce sont eux qui ont suivi les recommandations des logiciels d’intelligence artificielle (IA), validé les cibles et contribué à tuer des milliers de civils. Sous le couvert de l’anonymat, 24 officiers du renseignement et soldats israéliens témoignent, dans le documentaire NAZA, des méthodes employées par l’armée israélienne dans la guerre à Gaza. Le Devoir s’est entretenu avec les cinéastes israéliens Yuval Abraham et Rachel Szor, qui subissent, depuis la sortie de leur film, les foudres du gouvernement Nétanyahou.
Pour le duo, qui se trouve toujours au Royaume-Uni, puisqu’incapable de rentrer en Israël, ce film est, avant tout, l’aboutissement d’un sens du devoir. « Ça fait partie de la responsabilité qui nous incombe, en tant qu’Israéliens, de tirer parti des accès dont nous disposons, mentionne Yuval Abraham, journaliste d’enquête. Si des Palestiniens tentaient de s’adresser à des officiers ou à des responsables israéliens, on les en empêcherait, évidemment. »
Le travail d’enquête au cœur de NAZA, c’est la suite logique des reportages que le journaliste a publiés dans The Guardian et dans le magazine israélo-palestinien +972. Mais cette fois, avec un écho encore plus fort. Puisque dans NAZA, le public entrevoit les visages et entend les voix de ces officiers israéliens — souvent issus de la classe moyenne aisée de gauche de Tel-Aviv — qui décrivent, parfois avec émotion, mais avec détachement aussi, la manière dont la riposte à l’attentat du Hamas du 7 octobre 2023 a été réfléchie.
Filmés la nuit sur les toits de Tel-Aviv, les témoignages scellent l’ambiance qui régnait au lendemain de l’attaque terroriste ayant fait 1200 morts, la plupart des civils. « Tout le monde répétait : “Il n’y a aucun innocent à Gaza” », révèle un officier israélien. Un autre : « On se disait : “Il faut effacer Gaza.” » Pour déterminer les cibles à abattre, l’IA a été mise à contribution — les données provenant essentiellement des communications des Gazaouis que les services de renseignement israélien parviennent à intercepter.
Le logiciel Lavender — qui croise les données — pointe ensuite les personnes soupçonnées de faire partie du Hamas ou du Djihad islamique. L’IA — qui décide de la vie et de la mort — a-t-elle pu cibler des innocents ? « Certainement. Il n’y a aucun doute », mentionne un officier. Un autre logiciel, Where’s Daddy ?, détermine quand les cibles rentrent à la maison, puisque c’est lorsqu’elles sont chez elles que les chances de succès des frappes sont maximisées, expliquent des officiers.
C’est là que les NAZA — un acronyme en hébreu désignant les « dommages collatéraux » — entrent en ligne de compte. Selon les témoignages recueillis, 20 NAZA — enfants ou adultes — ont été jugés acceptables pour éliminer un membre subordonné du Hamas. Pour tuer un officier de haut rang, jusqu’à 500 NAZA ont été acceptés, révèle une source. Au final, ces missions — téléguidées à distance depuis Tel-Aviv — s’apparentent à un jeu vidéo, souligne un soldat interviewé. « C’est amusant. »
Déshumanisation
Même si le mot « déshumanisation » n’est jamais prononcé, c’est bien cette idée voulant que les Gazaouis ne méritent pas d’être traités comme des humains qui sous-tend le film. « Ils parlent de femmes, d’enfants, de civils qui se trouvent dans les appartements qui vont être bombardés, sans même les désigner pour ce qu’ils sont. Ils utilisent simplement ce mot : “NAZA”. C’est bouleversant à entendre », laisse tomber Rachel Szor.
Certains officiers expriment des remords, d’autres se justifient en disant que si ce n’était pas eux, d’autres auraient fait le travail à leur place. « Le film ne se contente pas de décrire la manière dont fonctionnent ces systèmes d’exécution de masse. Il examine aussi les mécanismes psychologiques qui permettent à des êtres humains, à des gens ordinaires, de participer à ces systèmes, de devenir un rouage d’une machine qui, au bout du compte, a tué des dizaines de milliers de civils innocents dans la bande de Gaza », souligne Yuval Abraham.
Selon les chiffres du gouvernement du Hamas — jugés fiables par l’ONU —, plus de 74 000 Gazaouis, majoritairement des civils, ont été tués dans la riposte israélienne.
Féroces critiques
Depuis la première de NAZA, à la mi-septembre, à la Mostra de Venise — où le film a reçu le Prix spécial du jury —, le documentaire fait l’objet de féroces critiques de la part du gouvernement Nétanyahou. Une enquête a été ouverte pour retrouver les officiers ayant témoigné et un ministre a menacé de retirer la citoyenneté israélienne aux cinéastes, lauréats l’an dernier (avec des réalisateurs palestiniens) d’un Oscar pour leur précédent film, No Other Land. « Nous voulons tous les deux retourner en Israël, mentionne Rachel Szor. Mais pour l’instant, nous attendons que la situation s’apaise ou, du moins, de comprendre dans quelle direction les choses évoluent. »
Dans une riposte écrite aux allégations contenues dans NAZA, l’armée israélienne reproche aux cinéastes de ne pas lui avoir donné de droit de réplique et assure respecter le droit international. « Pour chaque frappe envisagée, les procédures exigent que les commandants évaluent au préalable la proportionnalité et s’assurent que les dommages collatéraux prévisibles causés aux civils et aux biens de caractère civil ne soient pas excessifs », argue-t-elle. Le Hamas, de son côté, « utilise des civils comme boucliers pour protéger ses activités militaires », ajoute-t-elle.
Yuval Abraham se défend de ne pas avoir donné la parole à l’armée. Au fil des trois années d’enquête qui ont mené à NAZA, coproduit par The Guardian, l’armée a été contactée à une dizaine de reprises, dit-il. « Nous avons reçu des démentis généraux. » Ces arguments sont repris dans le film par Benjamin Nétanyahou lui-même, qu’on voit à travers des écrans de télévision. « Nous estimons que le film est juste », affirme-t-il, ajoutant que le rôle des journalistes n’est pas de donner systématiquement des droits de parole égaux.
« Un journaliste ne devrait pas se contenter de dire : “Un camp affirme qu’il pleut dehors, tandis que l’autre affirme qu’il ne pleut pas. Mettons les deux versions côte à côte pour parvenir à un équilibre.” Un journaliste devrait plutôt passer la tête par la fenêtre et vérifier s’il pleut ou non. Et si l’on vérifie si Israël tue des civils à grande échelle dans la bande de Gaza, c’est bien ce que l’on constate. »
Le film, qui n’a toujours pas été projeté en Israël, sera diffusé gratuitement sur le site du Guardian d’ici quelques semaines pour accroître son accessibilité. Il ne faudra toutefois pas le confondre avec un autre film diffusé en ligne, coiffé du même titre et basé lui aussi sur des témoignages de soldats interviewés sur les toits de Tel-Aviv, mais qui défendent l’armée israélienne. « Ils essaient d’induire le public en erreur, déplore Rachel Szor. […] Nous espérons [néanmoins] que notre film fera partie d’une dynamique de changement et de lutte. »
NAZA est à l’affiche en version originale avec sous-titres français ou anglais.
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