Les travailleurs qui utilisent l’IA sont aussi ceux qui s’en méfient le plus
Un peu moins de la moitié des Québécois disent utiliser l’intelligence artificielle (IA) au travail. Ils sont les premiers à convenir que leur nouvel outil fonctionne plutôt bien, mais aussi à craindre de finir par se faire remplacer ou de voir leurs salaires amputés. La suite des choses dépendra moins de la nature propre de cette nouvelle technologie que de la façon dont on choisira de la déployer, disent des experts.
Pour l’heure, 43 % des Québécois utilisent l’IA au travail, rapportent le Centre de recherche interuniversitaire sur la mondialisation et le travail (CRIMT) et le consortium de recherche IVADO dans une étude dévoilée jeudi et basée notamment sur un sondage Léger. De ce nombre, 64 % l’emploient pour moins du quart de leur tâche, contre 15 % qui le font au moins la moitié du temps.
Quant aux travailleurs qui n’ont pas recours à l’IA, les deux tiers d’entre eux expliquent que c’est parce qu’ils n’en ont tout simplement pas besoin.
Ces non-utilisateurs sont aussi ceux qui doutent le plus des bénéfices potentiels de l’IA générative, qui désigne des outils capables de produire du contenu à partir de consignes, comme ChatGPT. Si vous demandez à ceux qui en font l’expérience au travail, presque la moitié (44 %) vous diront qu’elle fonctionne de manière fiable et que, à défaut d’être toujours exacte (37 %), l’information produite est généralement complète (53 %) et bien structurée (70 %).
Craintes en connaissance de cause
Cette exposition directe à l’IA et à son potentiel explique peut-être pourquoi ses utilisateurs au travail sont aussi ceux qui craignent le plus les conséquences qu’elle pourrait avoir sur eux. Au moins le quart disent craindre de voir leur emploi (23 %), celui de collègues (25 %) ou leurs tâches (29 %) remplacés par l’IA, en plus de subir des conséquences négatives sur leur salaire ou leurs perspectives salariales (27 %).
On a beaucoup dit que ce sont les travailleurs plus jeunes ou plus âgés qui ont davantage de raisons de craindre l’arrivée de l’IA. Les uns, parce que l’on confiera désormais aux machines les tâches plus techniques et répétitives souvent attribuées à ceux en début de carrière. Les autres, parce que cette énième révolution technologique sera celle de trop pour ceux qui approchent la retraite. Pourtant, c’est dans le groupe des 35 à 64 ans qu’on sent le plus de crainte, rapportent les chercheurs, dont le sondage a été réalisé du 26 juin au 2 juillet auprès de 1015 travailleurs au Québec, mais qui sont aussi allés voir du côté des réseaux sociaux pour mieux comprendre la façon dont on parle de l’IA au travail.
On dit aussi que la meilleure façon pour les employeurs de rassurer leurs travailleurs est de ne pas les laisser seuls face aux transitions technologiques et de se doter, en l’occurrence, d’une politique d’encadrement fixant les finalités de l’IA, d’en baliser l’usage et d’offrir la formation nécessaire. Or, ce sont les travailleurs qui disent avoir accès à un tel mécanisme d’encadrement qui ont le plus peur de voir l’IA mettre en péril leur emploi d’ici 10 ans (41 %) ou, plus généralement, des risques qu’elle présente en matière de discrimination et d’inégalité (42 %), de renforcement des préjugés (48 %), d’affaiblissement du filet social (50 %), d’environnement (63 %) et de confidentialité des données personnelles (71 %).
Mettre l’IA à sa main
Ce paradoxe peut s’expliquer par le fait qu’il faut être directement exposé à l’IA pour que son employeur offre un encadrement en la matière, en plus que ce genre de politique assure une conscientisation sur les risques qui l’accompagnent, a dit en entrevue au Devoir l’une des coautrices du rapport, Éliane Racine. « On peut, en même temps, reconnaître les gains de productivité qu’apporte l’IA, en voir les limites et s’inquiéter de ces conséquences pour ses propres conditions de travail et pour la société en général. »
« La réalité dont on parle n’est pas homogène », poursuit la chercheuse du CRIMT. « Les mécanismes d’encadrement nécessaires doivent être adaptés aux besoins des travailleurs en cause. »
Pour ce faire, il serait important que les employés soient associés de près à leur élaboration et à leur mise en place, notamment par l’entremise de leurs syndicats, explique Jean Frantz Registre Ricardeau, professeur de relations industrielles à l’Université Laval et autre coauteur du rapport, avec sa consœur de l’Université de Montréal et directrice du CRIMT, Dalia Gesualdi-Fecteau.
« À la base, l’IA n’est ni une technologie habilitante ni contraignante. Si on l’adopte en raison seulement de l’effet de mode, les résultats risquent d’être néfastes. Mais si on s’assure qu’elle répond à un besoin réel, qu’on collabore étroitement avec ses concepteurs, ceux qui devront la déployer et les travailleurs qui vont l’utiliser, les résultats devraient être bénéfiques pour les individus, les organisations et la société. »
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