À Haïti, l'accès aux soins entravés par la violence des gangs

Depuis plusieurs années, Haïti traverse une crise politique, économique et sécuritaire profonde. Après l'assassinat du président Jovenel Moise en juillet 2021, les institutions démocratiques se sont encore fragilisées, tandis que les groupes armés ont progressivement étendu leur influence.
Aujourd'hui, la capitale Port-au-Prince est particulièrement touchée. Les violences ont provoqué des déplacements massifs de population et désorganisé les services essentiels. L'accès à l'alimentation, à l'eau, à l'éducation, mais aussi aux soins devient de plus en plus difficile.
Dans un rapport présenté au Conseil de sécurité ce 20 juillet 2026, les Nations unies décrivaient une crise qui dépasse désormais largement la seule question de la sécurité. Monica Juma, qui dirige l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC), estime que les gangs cherchent désormais à s’emparer non seulement de territoires, mais aussi "des institutions et des artères économiques dont dépendent les communautés".
Pour Médecins sans frontières, cette emprise se traduit avant tout par une conséquence très concrète : de plus en plus d’habitants ne peuvent plus accéder aux soins normalement.
Se soigner devient plus difficile
Les victimes malades et leurs familles reçoivent des soins à l'hôpital St. Nicolas à St. Marc, au nord de Port-au-Prince. © - AFP
"Les gens aujourd'hui pensent à deux, trois fois avant de pouvoir se déplacer", explique Thomas Curbillon, coordinateur des opérations de Médecins sans frontières en Haïti.
Dans les quartiers les plus touchés, les habitants doivent composer avec les affrontements, les barrages et les checkpoints. Pour un patient, se rendre dans un centre de santé peut donc devenir une décision risquée. Cette situation pousse certains malades à attendre avant de consulter. "On constate que des personnes qui se présentent sur nos structures de santé ou sur nos cliniques mobiles se présentent souvent de plus en plus tard", témoigne le coordinateur. Des patients arrivent ainsi avec des symptômes plus avancés ou des complications qui auraient parfois pu être évitées par une prise en charge plus précoce.
Quand la situation sécuritaire se dégrade, je ne peux pas sortir, surtout quand les crises d’asthme surviennent
Dans un article publié par MSF, l’organisation raconte par exemple l’histoire de Ronaldo, 19 ans, atteint d’asthme à Cité Soleil, un vaste quartier populaire du nord de Port-au-Prince particulièrement touché par les violences des groupes armés. Lorsque les affrontements s’intensifient dans son quartier, il ne peut plus rejoindre l’hôpital. Lors de certaines crises, sa famille tente alors simplement de le soulager avec de l’eau froide. "Quand la situation sécuritaire se dégrade, je ne peux pas sortir, surtout quand les crises d’asthme surviennent", expliquait le jeune homme à MSF.
La violence ne se limite donc pas aux personnes directement prises pour cible : elle empêche aussi une partie de la population de se faire soigner.
Un système de santé au bord de la rupture
Un hôpital de campagne de la Croix-Rouge internationale pour le traitement du choléra à Carrefour, en Haïti. © -AFP
Ces fermetures ponctuelles s’inscrivent dans un problème beaucoup plus large.
Selon l’Organisation mondiale de la Santé, citée par MSF, seuls 26 % des établissements médicaux haïtiens seraient pleinement fonctionnels. Les autres ont fermé ou fonctionnent avec des capacités réduites, notamment en raison de l’insécurité, du manque de personnel ou de matériel.
"Il y a très peu de structures médicales étatiques aujourd'hui en ville qui sont ouvertes, avec deux hôpitaux, une maternité et moins d'une dizaine de centres de santé", constate Thomas Curbillon.
Pour les patients qui ont besoin d’un suivi régulier, les conséquences sont immédiates. Lorsque les déplacements deviennent trop dangereux ou que les médicaments sont difficiles à trouver, certains interrompent leur traitement ou arrivent plus tardivement dans les structures encore ouvertes.
Victimes malades et familles à l'hôpital St. Nicolas à St. Marc, au nord de Port-au-Prince, le 24 octobre 2010. © - AFP
Plus d’un million et demi de personnes déplacées
La crise sanitaire est aussi liée aux déplacements massifs de population. Selon Thomas Curbillon, plus de 300.000 personnes sont aujourd'hui déplacées à l'intérieur de l'agglomération de Port-au-Prince. À l'échelle du pays, elles seraient environ 1,5 million.
Les Haïtiens font la queue pour s'inscrire pour voter lors des prochaines élections générales, à Port-au-Prince, Haïti, le 31 juillet 2026. © - AFP
Ces populations se retrouvent souvent dans des espaces très densément peuplés, avec un accès limité à l'eau, aux douches et aux toilettes. "On se retrouve avec une promiscuité assez importante", explique le coordinateur. Dans ces conditions, les risques de maladies cutanées et hydriques augmentent. Les équipes humanitaires surveillent notamment l'apparition de cas suspects de choléra, qui pourrait rapidement se propager dans de telles conditions.
Une crise qui risque de durer
Des personnes déplacées de chez elles à cause de la violence des gangs sont vues dans un camp temporaire à Port-au-Prince, Haïti, le 17 août 2026. © AFP
Pour MSF, le principal risque est désormais de voir cette situation s'installer durablement.
"C'est une urgence humanitaire qui est maintenant chronique", résume Thomas Curbillon. La violence s'inscrit dans le quotidien alors que les besoins humanitaires restent importants.
L'organisation s'inquiète également de la diminution des financements humanitaires. Selon son coordinateur des opérations en Haïti, les fonds disponibles pour les acteurs humanitaires ont fortement diminué en 2026, avec des perspectives préoccupantes pour 2027. L’organisation prévoit néanmoins de maintenir son niveau d'activité en Haïti.
Pendant ce temps, les groupes armés continuent de consolider leur emprise. Dans son rapport de juillet, l'ONU soulignait que leur influence dépasse désormais le contrôle territorial et s'étend aux institutions et aux circuits économiques.
Un autre récit : celui des gangs
Un membre d'un gang armé patrouille dans les rues du quartier Mariani à Port-au-Prince, Haïti, le 6 octobre 2025. © -AFP
Les groupes armés donnent toutefois une autre lecture de la crise : dans un témoignage diffusé sur YouTube, un membre de gang affirme que la violence trouve notamment son origine dans la corruption de la police et des institutions haïtiennes.
Ce récit contraste avec celui des Nations unies, qui décrivent des groupes armés cherchant à étendre leur contrôle sur les territoires, l'économie et les institutions, certains se présentant même comme des "protecteurs des communautés".
Pour les habitants, au-delà de ces récits contradictoires, la conséquence reste la même : la violence réduit progressivement leur accès aux services essentiels. Et dans un pays où une grande partie des structures de santé ne fonctionne déjà plus normalement, chaque nouvel affrontement peut avoir des conséquences qui dépassent largement le champ de bataille.
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