Les ébranlés
Chaque année, à Montréal comme à Québec, de discrètes cérémonies ont lieu pour rendre hommage à des centaines de morts dont les dépouilles n’ont été réclamées par personne. Quel genre de vie a été la vôtre lorsqu’à son terme personne ne s’intéresse ne serait-ce qu’à votre dépouille ?
Il y a quelques jours, une de ces cérémonies se déroulait près de l’UQAM, à la chapelle Notre-Dame-de-Lourdes, un bâtiment aux allures de meringue qui date du temps où, pour tout sujet, la religion tenait lieu de solution. Au sous-sol de cette chapelle, les éreintés du quartier ont longtemps prié devant une reproduction en plâtre et en papier mâché du rocher de la grotte de Lourdes, là où serait apparue la Vierge. Dans ce quartier déshérité, on venait donc prier devant cette simili grotte, dans l’espérance que la vie serait un jour meilleure. Cela apparaît aujourd’hui presque aussi décalé que ces fausses banquises en styromousse du Biodôme qui servent de décor à la vie échouée de manchots en captivité. Il est vrai que, devant la vie, nous sommes tous un peu manchots.
Comment s’étonner que, pendant si longtemps, les croyants se soient passionnés pour l’enfer ? L’enfer, n’est-ce pas le simple reflet de leur vie sur terre ? Comment échapper à l’enfer du quotidien ? Comment se loger, se nourrir, se soigner ? Comment gagner assez pour échapper à la fatalité ?
Pour les riches, de tout temps, les questions ont plutôt concerné la vie éternelle. Comment se maintenir dans le paradis de sa propre existence ? Le paradis, aujourd’hui, c’est le yacht surdimensionné, la villa retranchée, le corps qu’on rêve de soustraire au vieillissement, la conquête de l’espace, Mars comme terre de rechange. C’est, au fond, le vieux rêve de pouvoir échapper aux limites imposées au commun des mortels.
Il ne faut pas être grand devin pour lire l’avenir dans les restes du festin laissé par les riches.
Aux abords des parcs, des gens vivent désormais toute l’année dans leur auto. Près de chez moi, depuis un peu plus d’un an, une femme passe la journée dans son tacot, seul toit qui lui reste. Ses maigres biens sont entassés sur la banquette arrière. Je la vois quasi tous les jours. Elle disparaît aux heures où le stationnement est interdit. Elle va un peu plus loin puis revient.
Il a été question, ces jours derniers, d’un bébé retrouvé dans un campement d’itinérants. Ce qui laisse imaginer ce que devient la réalité de femmes dont la vie est écrasée sous le poids des effets de la pauvreté.
Selon les premiers résultats d’une recherche menée par une équipe de l’Université de Sherbrooke sur la mortalité en contexte d’itinérance au Québec, ces décès demeurent largement sous-estimés, notamment chez les femmes. Entre 2020 et 2024, la mortalité des femmes dans pareille situation aurait bondi de plus de 200 %.
Comment encore l’ignorer ? Au milieu du terre-plein qui se trouve devant l’entrée principale du nouvel édifice de Radio-Canada, entre deux conifères, est désormais planté un campement d’itinérants. Il en est de même désormais dans à peu près tous les parcs, les terrains vagues, les ponts. Même la place du Canada, lieu de pavoisement au centre-ville de Montréal, n’y échappe pas. Ce qui rappelle qu’en ces lieux où l’on célèbre ce pays se trouvait autrefois un cimetière de misère.
Le long de la rue Notre-Dame, j’ai compté, en marchant, plus de 200 tentes. Elles sont disséminées entre la raffinerie de sucre Lantic et les abords du pont Jacques-Cartier, là où l’on aperçoit, au milieu du fleuve, les manèges de La Ronde. Cette rue Notre-Dame longe un port prospère par lequel transitent chaque année des millions de tonnes de marchandises. Le commerce florissant dont témoigne ce port voit prospérer à ses côtés une misère immense.
Ce ne sont plus seulement des tentes et des bâches de couleur. Ici et là, des éléments de structures en dur apparaissent, au milieu d’accumulations d’objets de toutes sortes. Il ne faut pas se boucher les yeux : ce qui prend forme devant nous ressemble de plus en plus à une installation durable de la misère. C’est le retour du bidonville, au cœur même de nos villes.
De mémoire d’homme, je n’ai jamais vu une situation pareille à Montréal. De mémoire d’historien me viennent tout de même à l’esprit la lourde crise économique des années 1930 et ses colonnes de malheureux qui arpentaient les villes et les campagnes.
On voudrait nous faire croire que l’histoire de nos sociétés est placée sous le signe du progrès. L’étude de l’histoire et de ses réservoirs de possibles montre que les choses ne progressent pas d’elles-mêmes. Il existe de longues périodes de recul. Les avancées sociales, somme toute, ne sont pas légion. Et, surtout, elles ne se gagnent pas par enchantement.
Quel projet de société faut-il porter pour retrouver, de notre vivant, un peu de dignité collective ?
On nous parle de baisser les impôts, de réduire le nombre d’employés de l’État et d’affaiblir encore plus la capacité d’action des services publics, comme si tout cela ne comptait pour rien dans cette situation qui ne cesse de s’aggraver. On préfère pointer du doigt des boucs émissaires : les syndicats, les immigrants, les petits, les sans-grade. Un peu plus et on nous dirait que la misère est responsable, au fond, de sa propre misère.
Et si la solution n’était pas de continuer à scier la maigre branche sur laquelle repose encore la société ? Dans l’enfer de Dante, lorsque le poète brise une branche sur son passage, le tronc se met à saigner et crie sa douleur. À force de couper dans ce qui nous tient encore ensemble, comment ne pas entendre, nous aussi, les cris de la société ?
Nous parlons de fierté, de drapeau et de prospérité économique. C’est toujours plus facile que de faire preuve de solidarité avec les ébranlés.
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