Quel avenir attend le Brésil, toujours divisé entre les camps Lula et Bolsonaro?
Contre toute attente, le président brésilien de gauche Luiz Inácio Lula da Silva a été réélu dimanche soir à l’issue d’une course très serrée face à son adversaire conservateur Flávio Bolsonaro. Ce dernier a refusé de reconnaître les résultats et a déjà annoncé son intention de faire annuler le scrutin. Comment expliquer cette victoire ? Le Devoir s’est entretenu avec Frédéric Louault, codirecteur du Centre d’étude des Amériques à l’Université libre de Bruxelles.
Comment expliquez-vous la victoire de Lula ?
D’abord, c’est un résultat qui est assez surprenant, surtout si on revient au soir du premier tour, lorsque Flávio Bolsonaro était arrivé en tête avec plus de 2 millions de voix d’avance sur Lula. Et ensuite, quand les « petits candidats » ont appelé à voter pour le second tour en faveur de Flávio Bolsonaro, mathématiquement, on se demandait comment Lula pouvait remonter la pente ou inverser la tendance.
Je pense qu’il a réussi un coup double, en cassant ces reports de voix des « petits candidats » et, en même temps,en redynamisant les électeurs abstentionnistes qui ne s’étaient pas mobilisés au premier tour. Et c’est ça qui a été son grand coup de poker.
De manière plus concrète, l’équipe de campagne de Lula a vraiment mis le turbo sur trois niveaux, après le premier tour. Le premier, ça a été d’occuper l’espace public et de faire descendre dans la rue des centaines de milliers de personnes. Le deuxième, ça a été l’implication de Lula dans les débats contre Flávio Bolsonaro, alors qu’il n’avait pas participé à des débats avant le premier tour. Et le troisième, c’est peut-être l’élément le plus puissant et le plus fort, c’est la manière dont l’équipe de Lula a adapté les outils numériques qui étaient mobilisés jusqu’alors par l’extrême droite et par le bolsonarisme, que ce soit l’utilisation des réseaux sociaux de manière massive ou l’utilisation de l’intelligence artificielle pour créer du contenu.
Même si Lula a gagné hier soir, on ne peut pas dire pour autant que le bolsonarisme a été vaincu ?
En effet, cette victoire à l’arraché de Lula ne remet pas en cause l’enracinement du bolsonarisme dans la société brésilienne. Ce qu’on observe aussi, c’est que malgré la défaite de Flávio Bolsonaro, le bolsonarisme s’est renforcé à plusieurs niveaux du pouvoir. Déjà au congrès, où le parti de Flávio Bolsonaro et de son père a remporté plus de 30 sièges supplémentaires à la Chambre des députés, et un tiers des sièges au Sénat, ce qui était inédit. Et aussi au niveau des pouvoirs locaux, où les postes de gouverneurs des États les plus importants ont été remportés par des proches ou des soutiens du clan Bolsonaro. Donc, cet enracinement du bolsonarisme, il est réel, il est très profond. Lula n’a finalement pas réussi à fragiliser ce socle bolsonariste.
Justement, avec cette présence du bolsonarisme au congrès, est-ce que le nouveau gouvernement de Lula va avoir suffisamment de marge de manœuvre pour gouverner ?
Le gouvernement Lula 4, comme on pourrait dire, qui va entrer en place en janvier 2027, aura encore plus de difficultés que le précédent pour négocier des marges de manœuvre, notamment avec le pouvoir législatif.
Il y a aussi une certaine expérience politique des députés bolsonaristes parce que la majorité des députés sortants ont été réélus. Et donc ils se sentent aussi légitimés dans leur action et dans leur rôle d’opposition politique au gouvernement Lula. Ils vont tout faire pour mettre des bâtons dans les roues à Lula, pour l’empêcher de mettre en place son projet politique. Lula n’aura donc pas d’autre choix que de passer des alliances très pragmatiques avec des secteurs conservateurs plus classiques, ce qui va bien sûr limiter sa marge de manœuvre et son ambition réformatrice.
Bolsonaro a déjà annoncé qu’il allait contester ses résultats. De quelle façon pourrait-il faire annuler ces élections ?
Il y a toujours des recours possibles auprès du tribunal électoral, notamment. Cela étant, la réaction de Flávio Bolsonaro est plutôt une réaction de frustration. Il ne faut pas oublier que la contestation des résultats défavorables, c’est un classique chez les Bolsonaro.
Ce qu’on peut penser, c’est que cette contestation n’ira pas plus loin du point de vue légal, parce qu’il n’y a pas d’éléments probants qui permettront à Flávio Bolsonaro de le faire. La victoire de Lula est clairement incontestable. Tout ça, ça lui permet surtout de remobiliser ses bases et d’entretenir finalement une sorte de délégitimation du système démocratique dans son ensemble.
Au niveau des relations internationales du Brésil, est-ce qu’on peut s’attendre à des changements ou plutôt à une continuité ?
On peut s’attendre plutôt à une continuité. Cela étant, il faudrait prendre peut-être cette question au cas par cas, et il y a encore pas mal d’inconnus. En Amérique latine, il y a eu pas mal de recompositions cette année, avec des gouvernements plutôt vassalisés au gouvernement Trump. Donc Lula est un petit peu isolé. Mais il va certainement entretenir des relations cordiales avec la plupart de ses partenaires au niveau régional.
Pour ce qui est de Trump, il s’est fait plutôt discret durant cette élection, peut-être parce que ses conseillers ont compris que plus il s’impliquait dans la campagne électorale, plus il favorisait paradoxalement Lula. Mais la grande inconnue va être les élections de mi-mandat aux États-Unis et la manière dont les résultats vont peser sur la politique étrangère du gouvernement Trump. Mais je pense que Lula a une capacité de négociation suffisante pour maintenir Trump sous contrôle du moins pour les deux prochaines années, jusqu’aux prochaines élections présidentielles américaines.
Cette entrevue a été éditée à des fins de clarté et de concision.
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