Au Maroc, une découverte exceptionnelle révèle un rempart de 4 000 ans et tout un pan méconnu de notre histoire

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À Oued Beht, dans les collines du nord-ouest du Maroc, au-dessus du fleuve qui a donné son nom au site, des fouilles ont récemment révélé un pan jusqu'ici méconnu de l'histoire de la région. La découverte d'un vaste édifice montre qu'au IIᵉ millénaire avant notre ère, les communautés d'Afrique du Nord-Ouest transformaient déjà leur environnement et entretenaient des échanges au sein de vastes réseaux méditerranéens.
Les recherches précédemment menées par le projet archéologique d'Oued Beht avaient déjà mis au jour ce qui constitue probablement le plus ancien et le plus vaste complexe agricole jamais découvert en Afrique en dehors de la vallée du Nil. Il daterait d'environ 5 400 à 4 900 ans.
Oued Beht, dans l’actuel Maroc, séparé de l’Espagne, au nord, par l’océan. © Toby Wilkinson, OBAP Archive
De nouvelles fouilles, auxquelles nous avons participé, ont été menées en 2023 et nous ont permis de mieux comprendre le site. Notre nouvelle étude met en lumière la plus ancienne construction de grande ampleur probablement défensive connue à ce jour en Afrique du Nord, hors de la vallée du Nil. Elle daterait d'environ 4 000 à 3 500 ans.
Si l’influence des sociétés égyptiennes a été majeure à la fin du Néolithique, elles ne sont pas les seules en Afrique du Nord à avoir impacté le développement des communautés méditerranéennes. Une nouvelle étude révèle en effet l’existence d’importants sites agricoles dans l’ouest du Maghreb et leur influence probable sur les sociétés sud-européennes.... Lire la suite
On ignore précisément contre quelles menaces ces structures semblables à des remparts avaient été érigées. Elles témoignent probablement d'une concurrence croissante pour le contrôle des terres, des ressources et peut-être des voies de circulation plutôt que de la crainte d'« envahisseurs ». De telles constructions laissent penser que les communautés ressentaient le besoin de se protéger ou d'affirmer leur pouvoir sur des lieux stratégiques.
Travaux de prospection autour du rempart découvert à Oued Beht. © Giulio Lucarini, OBAP Archive
Cette découverte atteste l'existence d'une architecture défensive organisée au Maghreb bien plus tôt qu'on ne le pensait. Elle révèle aussi que les sociétés de la région étaient alors plus complexes et mieux structurées qu'on ne l'imaginait.
Notre étude montre également que, entre le XIᵉ et le XIIIᵉ siècle, le promontoire d'Oued Beht a retrouvé une place centrale. L'ancienne structure défensive a été reconstruite, un hameau ou une ferme s'est établi sur une colline voisine et un cimetière a été aménagé entre les deux.
Ensemble, ces découvertes offrent un rare aperçu archéologique des communautés rurales aussi bien à la préhistoire qu'au Moyen Âge. Elles nous aident à comprendre comment ces sociétés se sont développées et ont perduré dans une région trop souvent oubliée des livres d'histoire.
Un foyer majeur de la préhistoire au Maghreb
Pendant longtemps, la fin de la préhistoire au Maghreb - la région d'Afrique du Nord qui comprend le Maroc, l'Algérie et la Tunisie - est restée mal connue. Comparées à celles de régions voisines, comme la péninsule Ibérique ou la région d'Athènes, les données archéologiques étaient souvent fragmentaires. Mais ces dernières années, la situation a radicalement changé.
Des restes humains mis au jour à Oued Beht. © Marlena Cygan, OBAP Archive
Les fouilles menées à Oued Beht ont révélé une importante concentration d'activités humaines sur une superficie d'au moins dix hectares. La première grande phase d'occupation remonte au milieu du IVᵉ et au début du IIIᵉ millénaire avant notre ère, soit à la fin du Néolithique.
L'étude des restes de végétaux et d'animaux datant de cette époque indique qu'une communauté d'agriculteurs y cultivait notamment de l'orge et du blé. Ses habitants exploitaient également des plantes sauvages et élevaient du bétail.
Une hache en pierre polie découverte à Oued Beht. © Hamza Benattia, OBAP Archive
Le site était également un important centre de production artisanale. Des milliers de haches en pierre polie et d'autres outils y ont été découverts ainsi que des poteries finement façonnées, parfois ornées de motifs peints.
On ignore encore si Oued Beht était alors un village occupé en permanence, un lieu de rassemblement saisonnier ou un type de site moins familier. Mais il occupait manifestement une place majeure dans le paysage du nord-ouest du Maroc.
Le rempart défensif
La présence de levées de terre et de murs potentiellement anciens avait été signalée dès les années 1930. L'archéologue français Armand Ruhlmann avait alors décrit un ensemble de trois murs, le quatrième côté étant protégé par l'escarpement naturel du promontoire. Il y voyait un dispositif défensif de type « éperon barré ». Jusqu'à présent, toutefois, la nature exacte et la datation de ces vestiges restaient incertaines.
L’éperon barré, près du village d’Aït Siberne (région de Rabat-Salé-Kénitra). © Arnau Garcia-Molsosa, Toby Wilkinson, OBAP Archive
De nouvelles fouilles ont confirmé l'existence d'un fossé, d'un rempart et d'un mur construits en plusieurs étapes dans une partie étroite de la crête d'Oued Beht, entre le fleuve et un ravin. Ce dispositif isolait et protégeait l'extrémité sud du promontoire. La datation au carbone 14 des dépôts associés à ces structures nous a permis d'en établir la chronologie.
Vue en coupe du mur, du rempart et du fossé. © Alessia Brucato, Lucy Farr, Moad Radi, OBAP Archive
Ces datations situent la construction initiale de cet ouvrage à une époque correspondant à l'âge du bronze dans le reste de la Méditerranée occidentale. Il s'agit donc du plus ancien ouvrage défensif attesté en Afrique du Nord en dehors de l'Égypte.
À quoi servait cet ouvrage ?
Cette structure soulève d'importantes questions sur la société qui l'a édifiée. La construction d'un système associant rempart et fossé nécessitait de la planification, de la coordination et la mobilisation d'une importante main-d'œuvre. Elle témoigne donc de l'existence d'une communauté capable de mener des projets de construction complexes.
Photo du site prise par drone. © Arnau Garcia-Molsosa, Toby Wilkinson, Archives OBAP
Au cours de la première phase d'occupation, au Néolithique, les activités se concentraient dans la partie nord du site d'Oued Beht, plus vaste et plus ouverte. À l'époque étudiée dans notre nouvelle étude, elles s'étaient déplacées vers la crête méridionale, plus étroite et plus facile à défendre. Cette évolution pourrait traduire un changement dans les stratégies d'occupation du territoire.
Des liens avec le monde méditerranéen
Le IIᵉ millénaire avant notre ère est une période de profonds bouleversements dans l'ensemble du bassin méditerranéen. Dans le sud de la péninsule Ibérique, les sociétés argariques - entre 2200 et 1550 avant notre ère - développaient des habitats complexes, souvent établis au sommet de collines. Elles se caractérisaient par une architecture planifiée, une métallurgie avancée, notamment dans la production du bronze, et de fortes hiérarchies sociales, perceptibles dans les pratiques funéraires. Ces communautés aménageaient fréquemment des sites fortifiés et des habitats stratégiquement situés, qui leur permettaient de contrôler les territoires environnants.
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De plus en plus d'indices montrent que les communautés d'Afrique du Nord-Ouest étaient intégrées à de vastes réseaux méditerranéens, notamment avec les territoires correspondant aujourd'hui à l'Espagne et au Portugal. Les découvertes d'Oued Beht confirment que le Maghreb n'était pas isolé, mais participait pleinement aux transformations qui façonnaient alors la Méditerranée occidentale.
Le système défensif du site pourrait ainsi témoigner de profondes évolutions dans l'organisation sociale et les relations entre les communautés de la région : une concurrence croissante pour l'accès aux ressources, le contrôle des voies de circulation et l'émergence de formes de pouvoir plus structurées.
« Réécrire » l’histoire
Les découvertes d'Oued Beht montrent combien l'histoire ancienne de l’Afrique du Nord reste encore à explorer. Le rempart témoigne de la capacité des communautés de la région à coordonner de vastes chantiers. Il révèle aussi des transformations sociales que l'on commence tout juste à entrevoir.
Les vestiges médiévaux montrent que le promontoire a de nouveau été occupé plusieurs siècles après l'abandon de l'habitat préhistorique. Oued Beht n'a donc pas connu une seule période d'occupation : différentes communautés ont choisi ce même lieu au fil des millénaires.
À mesure que les recherches progresseront, ce site pourrait devenir essentiel pour comprendre comment les sociétés du Maghreb ont évolué, des premières communautés agricoles au monde rural médiéval.
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