Images rassurantes ou inquiétantes ? Carl Trahan cherche à savoir.
Les expositions de Carl Trahan ont toujours ce quelque chose de fabuleux en ce qu’elles savent allier un contenu intellectuel très fort à une forme visuelle elle aussi solide, mais en résistant à la simple illustration d’idées. Rien de littéral chez Trahan. Il n’essaie pas d’éclairer des sujets, de chasser toute ambiguïté… « Mon travail n’est pas non plus didactique », dit l’artiste. Depuis plus de 25 ans, sa démarche créatrice a su évoquer la pensée de bien des écrivains, philosophes, historiens tout en produisant une œuvre — souvent de nature installative — qui, de par sa forme, sait interpeller le visiteur.
Dans sa plus récente expo au centre Vox, Trahan nous invite à réfléchir à la place de la photographie et de l’image dans nos sociétés, non pas comme saisie fidèle du monde, mais comme mise en scène de la part d’ombre, de ténèbres, de néant à laquelle nos vies sont confrontées. Comme l’écrit l’historien de la photographie Michel Hardy-Vallée dans le texte de présentation, « la noirceur est l’alliée de Carl Trahan. Artiste multidisciplinaire proche du conceptualisme, il s’intéresse à l’indicible, à la difficulté de comprendre le fond des choses. […] Ses photos argentiques exposées ici sont principalement faites d’un noir à travers lequel des éclats de lumière forment, d’une part, les images ambiguës de sujets qui tentent de toucher à quelque chose d’absent et, d’autre part, celles d’apparence floue ».
Pour nous parler de la photo, Trahan a exploré la pensée de « plusieurs auteurs des années 1980 ». En « lisant le livre La photographie, le néant », ouvrage publié en 1986, de Gastón Fernández Carrera, écrivain, poète, essayiste et historien de l’art péruvien, « je suis tombé sur un extrait d’une discussion entre Gilles Delavaud et Jean-Louis Schefer », nous a-t-il expliqué. Delavaud, alors professeur en sciences de l’information et de la communication, échange avec Schefer, théoricien de l’image, pour qui la force de l’image ne réside pas dans sa ressemblance avec le monde qui nous entoure — elle ne serait pas un double — ni dans le message qu’elle véhicule, mais bien dans l’effet qu’elle produit, effet entre autres de présence. Effet paradoxal pour une image qui montre ce qui n’est déjà plus. Plus que cela, pour Schefer, la photo produit une image du réel, qui semble plus prégnante que la réalité avec laquelle elle dialogue. Il y traite en autres du fait que l’image photo n’a pas été une révolution en soi, mais qu’elle fut plutôt très vite banalisée, entre autres par la constitution de photos et d’albums de photos de famille qui permettent une forme de « mauvaise foi du souvenir et de l’attendrissement », alors qu’elles sont « indifférentes » au passé, incarnant souvent une « nuit de la mémoire », une difficulté à se souvenir…
Trahan a repris un extrait de cet échange qu’il a fait interpréter par deux acteurs, Dominique Leclerc et Marc Béland, extrait qu’il a filmé et qu’il nous livre dans une vidéo projetée dans la seconde salle de son exposition. « En fait, j’ai rallongé un peu l’extrait que Fernández Carrera citait dans son livre. J’ai pris cet extrait-là parce que je trouvais que ça décrivait presque une expérience mystique de devenir, de se dissoudre dans la photographie, avec tous les éléments qu’incarne la photo et surtout son lien à la lumière. Ça m’a intéressé aussi parce que Fernández Carrera parle beaucoup de la photographie comme un médium que l’Occident aime, car il permet de remplacer la réalité qui est insupportable. »
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