Vu d'Europe : comment une opération humanitaire suisse a permis à d'anciens SS de rejoindre le Brésil

Traverser l'Atlantique pour un voyage d'environ 10.000 kilomètres jusqu'au Brésil était autrefois un voyage long, coûteux et difficile. Pour près de 2 500 Souabes du Danube, des germanophones installés le long du fleuve depuis des générations, ce fut pourtant l’occasion d’un nouveau départ. D’origine et de langue allemandes, ces populations vivaient dans l'ex-Yougoslavie, jusqu’à ce que la seconde guerre mondiale bouleverse leur sort : une partie d'entre elles ayant collaboré avec le régime nazi, l’ensemble de la communauté subit représailles, expropriations et expulsions. Face à cette punition collective, l’exil vers le Brésil devint un moindre mal.
Parmi ces Souabes exilés figuraient au moins 16 anciens membres de la Waffen-SS, la branche paramilitaire du parti nazi, dont les unités furent impliquées dans des crimes de guerre et des crimes contre l'humanité.
Ces hommes n’arrivèrent pas au Brésil de leur propre initiative : ils y furent conduits dans le cadre d'une opération humanitaire suisse qui mobilisa à l’époque l'Église catholique, des ONG et des fonds du gouvernement helvétique, qui visaient à fonder une nouvelle colonie dans l'État du Paraná, au sud du pays.
"On savait que des criminels de guerre nazis quittaient l’Europe par le biais des “ratlines” (des réseaux d’exfiltration nazis, ndlr), et il était évident que les hommes impliqués [dans ce projet] étaient des nazis et des membres de la SS. Mais personne n’a jamais vraiment posé de questions", explique Peter Hug, historien spécialisé dans les relations entre la Suisse et l’Allemagne nazie, et auteur de "L’aide humanitaire suisse aux criminels de guerre SS", l’ouvrage qui révèle cette histoire.
Des Souabes du Danube attendent à Gênes, en Italie, en mai 1951, pour poursuivre leur voyage vers le Brésil. © KEYSTONE - MARGRIT BAEUMLIN
Publié en mai 2026, son livre établit donc la présence d'au moins 16 anciens membres de la Waffen-SS parmi les colons envoyés au Brésil et montre comment des organisations humanitaires et les autorités suisses ont contribué à rendre possible leur réinstallation.
"Le fait d’aider les Souabes a permis à la Suisse et au Vatican de se présenter comme des défenseurs des réfugiés, alors que le régime helvétique avait été très proche du régime allemand et que l’Église n’avait jamais protesté officiellement contre les crimes nazis. La présence de criminels parmi les exilés a fini par apparaître comme un détail secondaire", ajoute-t-il.
La création de la colonie, baptisée Entre Ríos, a également eu des répercussions sur les populations qui vivaient et travaillaient déjà dans les exploitations agricoles attribuées aux Européens. Elles se retrouvèrent marginalisées au sein de la nouvelle structure sociale, tandis que les dirigeants de la colonie s'efforçaient de préserver une prétendue supériorité culturelle allemande.
Une opération impliquant plusieurs acteurs
L'opération ayant permis aux anciens membres de la Waffen-SS de s'installer au Brésil a commencé à prendre forme dans l’immédiat après-guerre, grâce à une collaboration entre, d’une part, des représentants de l'Église catholique en Autriche et au Vatican, et, d’autre part, un groupe de Souabes du Danube liés à l'ancien État oustachi de Croatie, un État fantoche fasciste disparu en 1945.
"L’idée est venue de prêtres croates proches des Allemands, et d’Andreas Rohracher", explique Peter Hug, en référence à celui qui fut alors archevêque de Salzbourg et l’une des personnalités les plus influentes de l’Église catholique autrichienne. Un homme qui, selon l'historien, était proche de l'austrofascisme, le régime autoritaire catholique-conservateur qui gouverna l’Autriche de 1934 à 1938.
"Dès 1945, ils ont voulu créer des communautés fermées pour les Souabes du Danube, où l’idée de la supériorité culturelle allemande pourrait être préservée même après la défaite", poursuit-il.
Le projet prit de l'ampleur grâce à l'implication de Caritas, l'organisation humanitaire catholique à but non lucratif basée à Lucerne. Selon l'historien, celle-ci disposait d'un atout majeur : son appartenance à un réseau catholique mondial, capable de faciliter l'accès à différents pays. "C'était une opération de grande envergure qui devait être coordonnée à l'échelle mondiale sur deux continents", ajoute-t-il.
L'ampleur de l'entreprise a toutefois fini par dépasser les capacités de Caritas. À partir de 1950, le projet a été repris par la "Schweizer Europahilfe", ou Aide européenne suisse, une organisation proche du gouvernement. Cette transition a entraîné l'intervention de la diplomatie suisse, l'apport de nouvelles ressources et une implication directe des autorités du pays, pour une opération qui allait finalement choisir comme destination l'État brésilien du Paraná.
Les débuts de l'aide internationale : après la Seconde Guerre mondiale, Caritas Suisse a apporté son soutien aux populations des régions déchirées par la guerre en leur envoyant des colis de nourriture et de vêtements. © OBS/CARITAS SCHWEIZ / OBS/CARITAS SCHWEIZ/CARITAS SCHW
Ce changement n’était pas purement administratif. Selon Hug, le projet est ainsi devenu une opération mêlant intérêts humanitaires, diplomatiques et économiques de la Suisse. "Le projet a vu le jour au sein de l’Église catholique. Puis celle-ci a rencontré de graves difficultés, et ce sont alors le gouvernement suisse et les ONG proches de celui-ci qui ont pris le relais", précise-t-il.
Au cœur de cette opération se trouvait la coopérative Agrária, créée en 1951 pour organiser la nouvelle colonie. Son premier président, Michael Moor, avait occupé des postes à responsabilité au sein d’organisations économiques de la communauté allemande de l’État oustachi de Croatie, allié des nazis. Il exerça donc une influence sur le choix des terres et sur les premiers groupes envoyés au Brésil.
Colonie et mémoire collective
"Ces familles ont vécu en Europe en tant que réfugiés et apatrides, après avoir pris activement part à la Seconde Guerre mondiale aux côtés de l’Allemagne. La principale différence, qu’il convient de souligner, tient au fait que certains des hommes envoyés avec leurs familles à Entre Ríos avaient combattu pendant la guerre en tant que membres de la Waffen-SS. Cela ne les a pas empêchés d’entrer au Brésil", explique Méri Frotscher, professeure d’histoire à l’Université d’État du Midwest (Unicentro) et chercheuse spécialisée dans l’immigration allemande.
En arrivant au Brésil, les Souabes se présentèrent à un moment où le pays rouvrait ses portes à l'immigration européenne, et ils furent présentés comme des réfugiés et des agriculteurs qualifiés, un profil qui correspondait parfaitement à la politique de colonisation du pays.
La neutralité suisse largement remise en question
Pour Hug, l'affaire d'Entre Ríos ne se contente pas de révéler les failles d’une opération humanitaire particulière : elle interroge la façon dont la Suisse a construit et entretenu sa propre mémoire de la Seconde Guerre Mondiale.
"Nous sommes neutres. Nous sommes des humanitaires. Et nous sommes les meilleurs au monde", résume ironiquement Hug, en invoquant le récit national. "Nous sommes prétendument l’îlot de paix dans un monde en proie au chaos. C’est totalement faux."
Plus de septante ans plus tard, cette relecture historique commence à toucher les organisations suisses impliquées dans l’opération, et à interroger l'impact qu’ont eues en Suisse, et sur les populations locales, des initiatives comme la création de la colonie d’Entre Ríos.
L'ONG SWISSAID reconnaît aujourd’hui que le point de vue des populations locales reste toujours largement méconnu et cherche à entrer en contact avec leurs descendants, afin de connaître leur version des faits. "Nous sommes actuellement en train d’établir le contact avec les descendants des communautés qui avaient été touchées à l’époque", a déclaré l’organisation dans un communiqué adressé à Swissinfo.
Pour SWISSAID, cette réévaluation historique ne devrait pas se limiter aux seules organisations humanitaires. "Il reste à voir comment cette histoire pourra être racontée du point de vue des pays du Sud. Espérons que le [gouvernement suisse] voudra bien faire toute la lumière sur ce pan de l’histoire".
L’organisation Caritas Suisse reconnaît elle aussi, désormais, de graves défaillances dans le déroulement de l'opération et indique qu'aucune vérification individuelle des antécédents des colons sélectionnés n'a été effectuée à l’époque.
"Nous regrettons profondément que, dans le cadre de ce projet, des fonds destinés à des fins humanitaires aient profité à des membres de la Waffen-SS", a déclaré l'organisation dans un communiqué.
Caritas livre également une analyse critique de l’impact de cette opération sur la population déjà présente dans la région, estimant que ni ses droits ni ses besoins n’ont été pris en compte dans la planification. Pour l’organisation, la création d’une colonie fermée de peuplement européen s’inscrivait dans une logique coloniale et illustre aujourd’hui comment l’aide humanitaire peut produire l’effet inverse de celui recherché.
"L'approche adoptée et l'établissement d'une colonie fermée au Brésil après la seconde guerre mondiale peuvent aujourd'hui servir d'avertissement sur la façon dont l'aide peut se transformer en son contraire", a conclu l’organisation dans son communiqué.
La coopérative Agrária, elle, n'a pas souhaité répondre aux questions de SwissInfo.
Un article écrit par Vinicius Pereira (SWISSINFO-EN), initialement publié le 10 septembre 2026 à 09:00.
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