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Tuesday, October 27, 2026

Les écrans transforment-ils nos manières de lire?

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Qu’arrive-t-il à nos lectures dans un monde très, très numérique ? L’ex-bibliothécaire Marie D. Martel, aujourd’hui professeure à l’École de bibliothéconomie de l’Université de Montréal, cherche des réponses en croisant les travaux de la linguiste Naomi S. Baron et de Maryanne Wolf, spécialiste en neurosciences cognitives de la lecture. La fin de la lecture n’est pas pour demain, mais qu’en est-il de la plongée profonde, longue et soutenue ? Discussion et regards croisés.

« Je ne comprends pas pourquoi on ne fait pas des états généraux sur la lecture ! » lance Marie D. Martel. Nos environnements de lecture se sont transformés si rapidement qu’il devient urgent de les ausculter, estime la spécialiste des sciences de l’information.

Par contre, « la recherche n’avance pas très vite sur ces questions », précise-t-elle, et les conclusions des études ne semblent pas se rendre jusqu’à nos didacticiens et à nos systèmes d’éducation.

Marie D. Martel n’est pourtant pas de ceux qui craignent la fin imminente de la lecture, d’autant que les données québécoises ne nourrissent pas cette crainte.

Mais nos environnements de lecture ont changé : « nous lisons désormais une quantité considérable de textes sur des écrans », écrit Mme Martel sur son blogue Bibliomancienne. « Nous passons d’un texte ou d’un contenu à l’autre, suivons des liens, faisons défiler des pages, cherchons une information, survolons un passage avant de décider s’il mérite davantage d’attention. »

Un régime de lecture qui existe depuis toujours, nommé le skimming, utilisé pour « parcourir rapidement un texte afin d’en saisir la structure ou l’idée générale », comme le définit Naomi S. Baron. Son petit frère, le scanning, permet quant à lui de chercher une information textuelle très précise. Les environnements numériques favorisent ces régimes de lecture là, renforcés par un écosystème où vitesse, sollicitations, diversions et passages incessants d’un contenu à l’autre abondent, dans une lutte incessante pour notre attention.

De son côté, l’apprentissage de la lecture experte prend des années : comme les circuits cérébraux qui la soutiennent sont plastiques, ils évoluent avec la pratique. Ce type de lecture « se construit et se reconstruit par l’usage », écrit Mme Martel pour résumer des travaux de Maryanne Wolf.

Que se passe-t-il alors quand nous consacrons beaucoup moins de temps à la lecture profonde, et de plus en plus de temps au skimming et au scanning ?

Lecture en apnée

« Dans l’histoire de la lecture, la lecture profonde n’a jamais été l’apanage de tous les lecteurs », rappelle Marie D. Martel en entrevue au Devoir. Par définition, cette lecture réclame du temps. Il faut d’abord plonger et s’immerger dans un texte pour « établir des inférences, relier ce que nous lisons à ce que nous savons déjà, produire des analogies, adopter le point de vue d’autrui, exercer notre jugement critique et laisser émerger une réflexion » qui va au-delà de ses lettres.

La neuroscientifique Maryanne Wolf craint d’ailleurs, avec une part de spéculation, un effet « use it or lose it » — une perte de ces capacités par manque de pratique.

Le problème n’est d’ailleurs peut-être pas la lecture sur écran, songe Mme Martel, mais dans les conditions d’attention, « les temps, les lieux, les dispositifs et les pratiques qui rendent possible une attention longue ». Cette manière de penser permet d’ailleurs d’éviter d’opposer le bon vieux livre papier aux écrans et aux liseuses. Et de suivre Maryanne Wolf quand elle propose que l’on cultive un cerveau « bilittéracié », capable autant de naviguer efficacement dans les possibilités numériques que de plonger dans la lecture profonde.

En entrevue, Mme Martel poursuit : « Il faut se donner des environnements pour empêcher l’érosion de nos capacités de lecture profonde, ou pour les retrouver. Les pertes ne sont pas immuables. Si la lecture est plastique, comme le cerveau, on peut la travailler. »

D’ailleurs, « on se tourne souvent vers les jeunes, comme si le problème était générationnel », poursuit-elle. « Je pense qu’il faut se méfier de ce récit-là », d’autant que les jeunes générations sont loin d’être les seules scotchées à leurs écrans.

Pour (re) pratiquer la lecture profonde, Marie D. Martel propose des groupes de lecture silencieuse, des cercles de discussion, des réseaux de prêt de livres. Bref, des communautés qui lisent et pensent ensemble. Des activités où l’on soignerait, en quelque sorte, les conditions de l’attention. « Ce qui pourrait être une activité strictement individuelle — s’asseoir et lire pendant une heure — devient [alors] une pratique soutenue par un lieu, un temps et la présence des autres », écrit-elle.

Des actions de littératie communautaire, quoi, qui font de la lecture une pratique aussi sociale, partagée. Et peut-être même politique, de résistance.

« Une communauté de lecture profonde : un espace où l’attention se soutient mutuellement, où les interprétations se confrontent et où le sens se construit avec d’autres », suggère Mme Martel. « Car une société de lectrices et de lecteurs ne se construit pas toute seule. Une société capable de lecture profonde non plus, » conclut-elle dans son billet de blogue.

View the original on Le Devoir →

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