On peut mieux faire l’IA
Comme bien des Montréalais ces derniers mois, j’ai vu fleurir de plus en plus de graffitis anti-IA (intelligence artificielle) dans mon quartier : de « AI die » à « On smash l’IA icitte » (avec une bonne dose de gros mots). En tant que citoyenne, je comprends la frustration et, franchement, la rage qui se manifeste à travers ces slogans. Moi aussi, j’ai l’impression de ne plus pouvoir naviguer sur le Web ou d’ouvrir les médias sociaux sans qu’on me force à utiliser une nouvelle version de l’IA, généralement sans mon consentement et sans moyen simple de m’en désinscrire. Parfois, moi aussi, j’ai envie de lancer mon téléphone par la fenêtre et de m’enfuir dans la nature pour ne plus jamais entendre parler de ChatGPT.
Et en tant que chercheuse en IA depuis dix ans, j’ai du mal à expliquer à mes enfants pourquoi le « F-word » est inscrit sur un mur de notre rue, à côté de mon domaine de recherche. En tant que collègue, je me sens terriblement coupable que les bureaux de mes amis aient été la cible de vandalisme, alors qu’ils travaillent d’arrache-pied pour rendre les technologies d’IA plus sûres. En tant qu’amie, j’ai le cœur brisé quand une personne que je connais depuis toujours me confie suivre une thérapie à cause de ses angoisses existentielles liées à l’IA.
Mais en tant qu’entrepreneure qui travaille à la croisée de l’IA et du développement durable, je sais que, collectivement, on peut faire mieux.
Je ne cesserai jamais de répéter que l’IA n’est pas une technologie monolithique et qu’il existe encore de nombreuses possibilités pour changer et redéfinir les modèles d’IA qui sous-tendent les outils que nous utilisons. Même si les dernières années de l’IA ont surtout été caractérisées par de grands modèles de langage qui nécessitent d’énormes quantités d’énergie, d’eau et de puissance de calcul pour leur entraînement et leur déploiement — c’est d’ailleurs le sujet de mes recherches depuis dix ans —, l’IA ne se résume pas qu’à ça, et ce n’est même pas son aspect le plus intéressant !
Les générations précédentes de technologies d’IA ont été caractérisées par toutes sortes de modèles, tous plus efficaces que les modèles de langage, et rien n’empêche les prochaines générations de l’être aussi — mais, pour cela, il faut créer les incitatifs nécessaires. Le statu quo profite essentiellement à une poignée d’entreprises qui construisent les centres de données, nous vendent les outils d’IA contre notre gré et ne cessent de relever la barre en matière de coûts et de puissance de calcul pour quiconque souhaite être compétitif avec elles.
Pourtant, il existe différentes façons d’influencer l’avenir de l’IA : par la réglementation, bien sûr, mais légiférer prend du temps, tandis que l’IA évolue rapidement. L’action collective peut être plus rapide : par exemple, si nous réussissons à convaincre notre employeur de passer d’un fournisseur d’IA qui utilise des centres de données alimentés par les énergies fossiles à un fournisseur qui utilise des énergies renouvelables, nous enverrons un signal très fort à ces entreprises. Si on réussit à faire ça à une échelle nationale (et même internationale !), on peut changer le futur de la technologie.
D’ailleurs, à titre individuel, il y a beaucoup de choses qu’on peut faire : choisir l’IA la plus adaptée à la tâche qu’on veut accomplir ou utiliser les modèles d’IA avec parcimonie lorsqu’ils constituent les meilleurs outils (plutôt que, par exemple, d’utiliser Claude comme calculatrice et livre de recettes tout-en-un) peut contribuer à freiner l’adoption exponentielle de l’IA. Mais cela nécessite une meilleure connaissance de la technologie elle-même : le nouveau cours canadien de littératie en IA, lancé cette semaine pour les enseignants et les étudiants de niveau postsecondaire, peut aider les citoyens à mieux comprendre le fonctionnement interne de l’IA ainsi qu’à enrichir les discussions à ce sujet et encourager des prises de décisions responsables.
Ayant fait partie de la communauté de recherche en IA tout au long de ma carrière, en étant pourtant en désaccord avec une grande partie des technologies développées, je comprends parfaitement le sentiment d’impuissance et de frustration que l’on peut ressentir. Mais en tant que spécialiste des aspects techniques de l’IA, je sais aussi qu’il existe de nombreuses solutions et un immense potentiel d’amélioration, que l’action collective et politique peut largement accroître. Et je suis convaincue qu’il n’est pas trop tard pour envisager un avenir plus durable et responsable.
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