Serbie | Comment le mouvement étudiant a-t-il fait flancher le pouvoir ?

Après deux ans d’une contestation sans relâche, les étudiants ont finalement chassé le populiste prorusse Aleksandar Vučić du pouvoir, dimanche dernier. Comment expliquer cette victoire ? Le prochain gouvernement fera-t-il un pas vers l’Union européenne ?
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Pourquoi est-ce une victoire historique ?
Il suffit parfois de quelques morts pour déclencher une révolution. Dans le cas de la Serbie, tout a commencé à la gare de Novi Sad en 2024, quand un auvent de béton nouvellement installé s’est effondré et a fait 16 victimes, dont 2 enfants. Ce qui aurait pu n’être qu’un simple fait divers a débouché sur un mouvement social inédit mené par les étudiants, pour dénoncer la corruption du gouvernement d’Aleksandar Vučić, au pouvoir depuis 2014.
PHOTO ZORANA JEVTIC, ARCHIVES REUTERS
L’ancien président de la Serbie Aleksandar Vučić reconnaissant sa défaite lors des élections législatives, dimanche
Loin de s’essouffler, la contestation s’est installée dans la durée, et a obtenu le déclenchement d’élections anticipées. Le mouvement étudiant l’a finalement emporté dimanche, en obtenant 140 des 250 sièges au Parlement. Un résultat si net que Vučić a concédé la victoire sans attendre : « Il est clair que nous avons perdu », a-t-il déclaré le soir même.
Comment cette victoire a-t-elle été possible ?
Résilience, détermination, discipline. Le mouvement étudiant s’est étiré sur deux ans, sans retomber. Son plus grand mérite est d’avoir su contourner le système Vučić, réputé inattaquable en raison notamment de sa mainmise sur les médias, les institutions et le monde des affaires. Cela s’est notamment traduit par un travail de fond sur le terrain, alternant entre manifestations monstres (et parfois durement réprimées) et porte-à-porte jusque dans les régions les plus reculées de ce pays de 6,5 millions d’habitants.
« Je pense que ce mouvement-là sera d’une manière ou d’une autre étudié dans les livres d’histoire, suggère Benjamin Couteau, expert des Balkans à l’Institut Jacques Delors, à Paris. Je n’ai pas d’autres exemples, dans l’histoire contemporaine, de mouvements qui soient aussi organisés et qui durent aussi longtemps, qui déjouent un système aussi bien institutionnalisé qui a verrouillé l’État. »
Qui étaient les candidats ?
Bien qu’il soit né de la mobilisation et des blocages menés par les étudiants, il n’y avait pas que des étudiants sur les listes électorales de ce « mouvement étudiant ».
PHOTO NENAD MIHAJLOVIC, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE
Électeurs faisant la file pour voter lors des élections législatives dans un bureau de vote de Novi Sad, en Serbie, dimanche
La majorité de ses candidats, issus de la société civile, provenaient plutôt des secteurs de la finance, de la médecine, du milieu universitaire, de l’agriculture, du sport et même de la culture. Sa structure horizontale ne favorise pas non plus l’émergence de leaders, même si l’on y compte quelques figures plus connues, comme l’ancien directeur de la banque centrale serbe (Dejan Šoškić), un cardiologue de haut profil (Ilija Srdanovic) et une ancienne star du basketball (Dejan Bodiroga), susceptibles d’être nommées premier ministre. « C’est la victoire des outsiders contre le système très établi », résume tout simplement Cyrille Bret, enseignant à Sciences Po Paris et chercheur associé spécialiste de la Russie et de l’Europe orientale à l’Institut Jacques Delors.
Quel est leur programme ?
Le mouvement étudiant est avant tout un mouvement dégagiste. Il canalise et agrège les colères d’une population globalement frustrée envers un pouvoir qui avait mis la main sur l’État et qui était corrompu après 14 ans de médecine Vučić. Son objectif est de réparer le pays. « C’est une coalition de volontés de faire changer le système, souligne M. Couteau. Elle se définit par un mandat : celui de changer le système, de reconstruire sur des bases saines, de reconstruire l’État de droit, le système de santé, l’éducation nationale. Elle n’a pas besoin d’aller plus loin dans son programme électoral. Son projet est de rebâtir la démocratie. »
Avec le départ de Vučić, la Serbie voudra-t-elle rejoindre l’Union européenne ?
La Serbie est candidate pour entrer dans l’Union européenne depuis 2012. Les négociations étaient toutefois au ralenti sous le règne de Vučić, plutôt prorusse et hostile à Bruxelles. Certains suggèrent que la situation pourrait changer avec ce prochain gouvernement prodémocratie. La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, s’est d’ailleurs réjouie du résultat des élections, y voyant un pas de plus vers un rapprochement avec l’UE. Mais il ne faut pas trop « simplifier », estime Cyrille Bret.
PHOTO DJORDJE KOSTIC, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE
Vue aérienne de la place de Slavija à Belgrade, lundi, après la victoire du mouvement étudiant
« On peut vouloir renverser un gouvernement corrompu sans nécessairement vouloir adhérer à l’Union européenne », dit-il. Selon lui, Belgrade ne tournera pas le dos à Moscou du jour au lendemain. « Il ne faudrait pas sous-estimer le nationalisme de la nouvelle majorité parlementaire étudiante. La Russie et la Serbie ont des relations très étroites sur le plan historique, religieux, économique. Ces relations prendront évidemment un cours plus démocratique, mais elles ne seront pas rompues. »
Quelle est la suite à moyen terme ?
Un nouveau premier ministre doit être nommé dans les prochains jours. La Serbie devra ensuite choisir son prochain président lors d’une élection présidentielle anticipée prévue au plus tard le 26 ou le 27 décembre 2026. Fait à noter : on estime le taux de participation pour les élections à 70 %. Le plus haut depuis l’éviction de l’ancien dirigeant Slobodan Milošević en 2000, à la suite de la « révolution des bulldozers ».
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