Le monde littéraire québécois rattrapé jusqu’en Suède par l’affaire Thélyson Orélien
Ce qu’il faut désormais appeler l’affaire Orélien a évidemment rattrapé la délégation des écrivains et éditeurs du Québec invité d’honneur de la Foire du livre de Göteborg en Suède, qui se terminait ce week-end.
« Vous pouvez bien imaginer qu’on en parle entre nous », commente Karine Vachon, directrice générale de l’Association nationale des éditeurs de livre (ANEL) du Québec, organisme opérateur de cette vitrine en Suède par son comité Québec Édition. Elle a été rejointe par Le Devoir samedi à Göteborg.
« On suit l’évolution du dossier. Tout le monde est secoué évidemment. Les Suédois nous en parlent aussi, mais pour eux, le bruit vient surtout de la France. Ce qu’on constate, c’est que tous ont l’impression que ça aurait pu émaner de leur pays également, parce qu’on est tous dans des réalités semblables. Cette question-là aurait pu se présenter aussi ailleurs également. C’est une histoire triste qui déstabilise le secteur mondial du livre. »
L’écrivain québécois Thélyson Orélien se retrouve au cœur d’un scandale littéraire depuis une quelques jours. Il est accusé d’avoir écrit son roman à succès. C’était ça ou mourir (Boréal puis Grasset) à l’aide de l’intelligence artificielle. Des soupçons de plagiat pour des chroniques et d’autres textes littéraires sont ensuite apparus. Le roman encensé jusque-là a été retiré de la liste du prix Goncourt.
« On est très empathiques par rapport aux Éditions du Boréal, qui font face à cette situation-là, ajoute Mme Vachon. C’est quand même une maison d’édition qui est un pilier de l’institution littéraire au Québec, qui a porté de grandes œuvres, qui a fait sa place et qui se retrouve dans une position dans laquelle personne n’aimerait se retrouver. »
Droits d’auteur
Deux problèmes de fond émergent. Le premier concerne l’usage de l’IA par les créateurs. « On est en faveur de la transparence par rapport à l’utilisation ou non de l’intelligence artificielle », résume la directrice de l’ANEL.
« Si un auteur disait : “J’ai utilisé l’intelligence artificielle”, il faudrait qu’on essaie de comprendre comment il a procédé. Est-ce que c’est pour écrire ou c’est pour du brainstorming ? Est-ce que c’est pour trouver des idées ? Et est-ce que l’utilisation qui en est faite, dans le fond, maintient le principe que l’auteur est le créateur vraiment de son œuvre et que l’œuvre est susceptible de pouvoir être reconnue comme une œuvre de la création humaine ? »
L’autre problème concerne les droits d’auteur. Cette tuile arrive après des années de travail de l’ANEL pour tenter de baliser l’usage de l’Intelligence artificielle. L’Association a déposé auprès du fédéral un mémoire collectif avec d’autres organismes pour interdire le pillage des œuvres par les agents conversationnels.
Le monde du livre, comme celui des médias, a aussi entamé des poursuites auprès des entreprises numériques concernées pour violation du droit d’auteur. Les modèles génératifs ont été entraînés sur des millions de livres et d’articles sans autorisation des ayants droit.
Autrices à l’honneur
La Foire, la plus importante des pays scandinaves, inaugurée le 24 septembre, se terminait dimanche. Sa grande force repose sur l’animation, souvent par des « séminaires ». Plus de 120 rencontres et débats ont été organisés avec des auteurs québécois et leurs traducteurs, sur différentes scènes de l’événement, mais aussi dans plusieurs lieux de Göteborg et de la capitale Stockholm. Un colloque sur la littérature québécoise a réuni des chercheurs à l’Université de la ville hôte.
« On fait régulièrement des missions de développement de marché, explique la directrice de l’ANEL, qui a fondé Québec Édition précisément pour développer les marchés internationaux. Il y a dix ans, avec un groupe d’éditeurs, on était venus ici pour tester le potentiel de développement du marché suédois en essayant de vendre davantage de droits à des éditeurs de Suède. On se disait que deux littératures nordiques de tailles de marché semblables avaient certainement quelque chose à développer en commun. »
Les alliances internationales se font souvent par la vente des droits. Au total, depuis les premières négociations pour devenir invité d’honneur plus d’une trentaine de traductions de livres québécois ont été réalisées. Des éditeurs suédois avaient notamment publié Kim Thúy et Lise Tremblay.
Elles font partie de la délégation d’honneur d’une vingtaine de créateurs. On y retrouve aussi Anaïs Barbeau-Lavalette, Nicole Brassard, Éric Chacour, et Michel Jean. Certains de ces écrivains ont déjà réagi à la question numérique de l’heure dans le monde littéraire en expliquant au Devoir leur manière d’écrire sans utilisation de l’IA.
Une situation enviable
La Foire permet aussi de comparer les situations de la chaîne du livre et de la lecture dans les deux pays. Mme Vachon donne l’exemple du réseau des librairies moins développé en Suède, dominé par de grandes surfaces avec peu de petits joueurs indépendants.
« Les Suédois achètent beaucoup de livres à la Foire et en ligne », note-t-elle. Nous, au Québec, nous avons la chance d’avoir un écosystème très solide protégé par une loi. C’est une réalité très enviée à l’international. »
La Loi sur le développement des entreprises québécoise dans le domaine du livre (La loi 51) encadre le secteur depuis 1981. Elle réglemente la commercialisation des produits de l’édition en s’assurant un partage équitable de revenus.
Cette balise légale a favorisé l’implantation de librairies agréées sur tout le territoire. Les institutions publiques comme les bibliothèques et les écoles doivent y faire leurs achats. Par contre cette loi ne fixe pas un prix unique au détail pour les consommateurs comme c’est le cas en France.
La Suède se démarque aussi par la force de son livre audio. Ce marché développé avec succès depuis des années a finalement grugé des parts à l’édition, tout en réduisant les redevances aux auteurs.
« Le pays essaie maintenant de ramener les gens vers la lecture, dit la directrice Vachon. Parce qu’écouter les livres audio seulement puis délaisser le livre, ça a un impact aussi sur la littératie. Au Québec, on déplore parfois que le livre audio n’ait pas pris plus son envol. Si ça se faisait ça nous rapportait peu, les gens liraient moins et on n’en deviendrait pas plus heureux. »
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