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Saturday, October 31, 2026

«Le grenier»: voyage au bout de la vie

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D’aucuns pourraient soutenir qu’une part importante de l’art circassien consiste à enchaîner des numéros sans que les transitions torpillent le rythme et l’ambiance du spectacle, sans qu’elles en révèlent trop explicitement les coutures. Or, cet enjeu semble tout simplement inexistant dans Le grenier tant l’histoire qui nous est contée apparaît fluide et prenante. Car rarement aura-t-on été en présence d’une œuvre circassienne aussi narrative que la plus récente production des 7 Doigts. Shana Carroll,membre du septuor fondateur de la compagnie, exacerbe la théâtralité de son art jusqu’à proposer un objet hybride où mots, musique, chants et mouvements génèrent de concert sens et beauté. Le grenier, créé le mois dernier au Goodman Theatre à Chicago, allie la chaleur de Cuisine et confessions, la poésie de Passagers, la fervente vivacité de Mon île, mon cœur, le tout culminant en un spectacle finement construit, captivant, émouvant… et à nul autre pareil.

En racontant sa propre histoire, celle d’une jeune Californienne qui, un jour, a entrepris de se transmuer en trapéziste, qui a tâté des superproductions du Cirque du Soleil, puis a imaginé une autre manière de pratiquer sa discipline et s’en est fait l’apôtre en devenant metteuse en scène et chorégraphe, c’est le parcours de la vie humaine que Carroll esquisse. Car, nul besoin d’exercer la voltige comme profession pour connaître, de l’enfance au trépas, des hauts et des bas, des chutes et des envolées, des effervescences sublimes et des deuils vertigineux.

Le spectacle est scindé en deux parties, à travers lesquelles nous guide habilement, dans la version française de la production, Ines Talbi (elle-même ancienne élève de l’École nationale de cirque), comédienne et chanteuse incarnant la figure centrale, à la fois narratrice et protagoniste, avec une qualité de présence scénique remarquable. Le premier segment s’avère si animé qu’il en frôle par moments la frénésie. Des images vidéo — dont la facture stylistique ne se montre malheureusement pas toujours en harmonie avec la patine de la scénographie élaborée par Ana Cappelluto et les costumes sobres aux accents surannés de Marie Chantale Vaillancourt — s’ajoutent à tout ce qu’il y a simultanément à voir sur scène : on jongle par-ci, on plonge dans des cerceaux par-là, on escalade un mât chinois à gauche, on s’adonne au main à main à droite…

Après l’entracte, le plateau se voit par ailleurs dépouillé de ses ornements et de ses couleurs, et le récit évolue vers la maladie et l’apprivoisement de la perspective de la mort. Car Shana Carroll, il y a quelques années, a reçu un diagnostic de cancer.

Toutes les étapes de cet itinéraire humain se trouvent admirablement illustrées par les mouvements circassiens, soutenus par la riche et éloquente trame sonore conçue par Colin Gagné. Pensons à la prestation de cerceau aérien exécutée par Alexandra Royer, qui permet au public de ressentir par procuration l’exaltation des arts de la voltige, ou encore à celle livrée par Anna Kichtchenko, où des cerceaux (hula-hoop) évoquent les pensées envahissantes engendrées par une situation semblant inextricable. D’autres passages acrobatiques se révèlent aussi marquants, tel un innovant numéro où des mains transpercent un matelas et agrippent le corps qui s’y trouve, lui permettant ainsi — malgré l’inconfortable sentiment d’intrusion ainsi engendré — de multiplier les figures acrobatiques. On ne saurait, en outre, passer sous silence la finale, en groupe, fascinante par sa recherche chorégraphique et foudroyante par sa charge émotive.

Si l’on espère de tout cœur voir encore de nombreux spectacles dessinés de la main à la fois puissante et si délicate de Shana Carroll, Le grenier, œuvre prégnante, engageante et signifiante, où forme et fond fusionnent glorieusement, atteste indéniablement de l’ampleur du legs à l’univers du cirque contemporain dont peut déjà légitimement s’enorgueillir cette artiste.

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