Pour le philosophe Simon Brunfaut : "Un monde sans voiture est un monde où l’on retrouve notre sensibilité"

Le dimanche sans voiture est un jour un peu étrange, il faut bien le reconnaître. On se réveille et il manque soudain quelque chose dans le décor. Mais surtout, on entend autre chose. Le silence, bien sûr, mais aussi les oiseaux, par exemple, le bruit des pas sur le trottoir, une conversation amoureuse à quelques mètres de là ou des enfants qui rient avec leur papa…
Et si le dimanche sans voiture durait toute l’année ? Imaginez. Vous ouvrez la fenêtre de chez vous : il n’y a pas de bouchons. Il n’y a pas de klaxons intempestifs. Il n’y a pas de voiture garée sur le trottoir. La rue est toujours là, oui. Mais elle n’est plus seulement un endroit où l’on passe : elle redevient un endroit où l’on vit. Vous ne traversez plus simplement la ville, vous l’habitez. Alors, vous arrivez peut-être cinq minutes plus tard au boulot ou à votre date, mais vous avez vu le ciel à nouveau. Vous avez senti la pluie dans votre cou. Vous avez croisé un visage, plusieurs visages même. Vous avez souri. Bref : vous êtes là. Vraiment là.
Un monde sans voiture est un monde où l’on retrouve notre sensibilité. Quand la voiture disparaît, ce n’est pas seulement du bruit qu’on enlève. C’est tout un univers qui rejaillit : on retrouve les distances que l’on parcourt, le rythme de la vie et des actions, les sons, les gestes, les odeurs, les parfums, les paysages multiples, le plaisir de s’arrêter, le temps de toucher ou d’effleurer les objets et les matières… Sans voiture, le corps redevient un moyen de connaissance et de sensations. Il cesse d’être lui-même réduit à un simple moyen de transport : on connaît une rue parce qu’on l’a parcourue de long en large, une météo parce qu’on l’a ressentie dans sa chair, un quartier parce qu’on y a rencontré des gens. Et c’est pour cela qu’une ville sans voiture pourrait nous sembler beaucoup plus vivante et beaucoup plus en mouvement.
On me dira : il est impossible de se passer entièrement de la voiture. Et c’est sans doute vrai. Faudrait-il pour autant renoncer à imaginer un autre rapport à la voiture ? Un monde où elle redeviendrait un simple outil, et non plus une extension de notre identité ou le fantasme de notre liberté ? Pendant longtemps, et encore aujourd’hui d’une certaine façon, on a considéré la voiture comme le symbole absolu de cette liberté : "J’ai une voiture, donc je suis libre d’aller où je veux". On le connaît, ce mantra. Mais pourquoi ne pas en finir avec ce mythe et dire plutôt : "Je peux partir, donc je n’ai pas besoin d’avoir une voiture." Dans le Contrat social, Rousseau écrivait : "L’homme est né libre, et partout il est dans les fers". Alors, évidemment, nos voitures ne sont pas littéralement des chaînes. Elles sont aussi utiles, parfois indispensables. Il ne s’agit donc pas de dire : "Plus aucune voiture". Mais peut-être de se demander plus profondément : quelle place exacte voulons-nous lui donner aujourd’hui dans notre monde ? Est-ce que la liberté consiste vraiment toujours à aller plus vite et plus loin derrière un volant ?
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