La Biélorussie, menace militaire en dormance
Les ouvriers vêtus d’une salopette grise pénètrent entre les murs du bâtiment décati. L’huile s’étale sur des mains vaillantes. Les tuyaux hydrauliques s’enguirlandent depuis le plafond. La chaîne de montage vocifère de son vacarme routinier, formant une enfilade de tracteurs embryonnaires. Dehors, à l’ombre d’une colonne d’arbustes, un Lénine statufié rappelle le formol soviétique qui baigne la Biélorussie, tenue sous la férule d’Alexandre Loukachenko depuis 1994.
À l’usine de tracteurs de Minsk (MTZ), l’une de ces innombrables fabriques étatiques qui dominent l’économie planifiée du pays, c’est un petit matin comme les autres. Nous sommes à la fin de juin 2019. Une autre époque. Parmi ces employés affairés, nul ne se doute alors des séismes géopolitiques à venir. Sept ans, une révolution matée dans la terreur et une guerre d’invasion plus tard, le monde a basculé. L’usine de tracteurs de Minsk aussi. Elle est aujourd’hui le reflet des temps belliqueux impulsés par la Russie de Vladimir Poutine.
Car à MTZ, on ne fabrique pas seulement des engins à vocation agricole bon marché prisés des fermiers de pays de l’ex-URSS. On y produit aussi de l’équipement militaire, notamment des châssis chenillés pour les systèmes antiaériens russes. Depuis l’invasion de février 2022, le groupe homonyme auquel appartient l’usine MTZ, regroupant 13 autres entreprises, a intensifié sa production de matériel destiné à l’armée russe.
Pièces pour des lance-roquettes multiples, composants pour les munitions, microcircuits… L’économie biélorusse évolue en symbiose avec le complexe militaro-industriel poutinien. Le Centre d’investigation biélorusse révèle ainsi qu’au moins 58 entreprises du pays participent à la livraison de matériaux divers destinés à une quarantaine de fabricants d’armes de Russie. « Entre février 2022 et août 2025, la valeur totale de ces expéditions a atteint au moins 1,2 milliard de dollars. En 2024, le volume des livraisons avait déjà doublé par rapport à 2022 », précise le média d’enquête en exil.
Rendre service à la Russie
La cobelligérance du pays ne fait guère mystère. La neutralité officielle de la Biélorussie a été abrogée ; le déploiement d’ogives nucléaires en sol biélorusse, formalisé. Dans les cachots surpeuplés, les détenus politiques vont jusqu’à confectionner des uniformes militaires.
À défaut d’employer ses propres troupes sur le front, le satrape biélorusse rend service à son maître en catimini. Il mobilise des pans de son économie, révise la doctrine militaire, fournit du carburant pour compenser les pénuries provoquées par le bombardement ukrainien de raffineries… « Jamais auparavant la Biélorussie n’a atteint un tel niveau de préparation militaire », s’alarme Pavel Latouchka, ancien ministre de la Culture et ambassadeur, qui a fait défection en 2020. Et le dissident en exil à Varsovie de préciser que « les investissements dans le secteur militaire ont été multipliés par cinq ».
À vrai dire, Minsk n’en a pas vraiment le choix. Depuis 2020, année du soulèvement violemment réprimé, le régime de Minsk a été criblé de sanctions occidentales qui ont rendu son économie tributaire de Moscou. Aussi les chars russes ont-ils pu percer jusqu’aux faubourgs de Kiev en février 2022 ; le territoire biélorusse leur fut cédé pour qu’ils envahissent l’Ukraine par le nord.
Ces derniers mois, une nouvelle crainte enfle sur les rives du Dniepr et au-delà : et si la Biélorussie voisine plongeait à pieds joints dans la guerre, répétant le scénario de 2022 ? Quid de l’envoi de ses propres troupes ? Kiev multiplie les mises en garde sur le risque de la voir s’engouffrer dans cet engrenage. Ici et là, on fait état de nouvelles fortifications ukrainiennes érigées le long de la frontière.
Mais pour l’heure, rien ne laisse présager une offensive d’ampleur. « La Biélorussie ne dispose pas aujourd’hui d’une force de frappe capable de mener une invasion », assure l’expert militaire ukrainien Oleksandr Kovalenko. Hormis l’utilisation de l’espace aérien biélorusse par des drones russes attaquant l’Ukraine en essaims, il n’existe aucun attroupement de troupes russes le long de la frontière ukraino-biélorusse.
Mais les services de renseignement occidentaux, de Washington à Varsovie, alertent sur une seconde menace : celle de voir le Kremlin s’en prendre au flanc oriental de l’OTAN, à commencer par les pays baltes. Le pari serait risqué : choisir l’escalade pour sortir de l’enlisement, alors que l’envahisseur s’embourbe sur le front de l’est. Une attaque dite hybride, tels une attaque de drones ou des actes de sabotage, serait privilégiée. Dans ce contexte, rien n’exclut que la Biélorussie fasse partie de l’équation.
En Biélorussie, au sein d’une société où le traumatisme de la Seconde Guerre mondiale demeure vivace, l’idée d’une escalade suscite avant tout hantise et réticence. « Aujourd’hui, le thème de la guerre est plus présent qu’il y a encore un an, surtout depuis que des drones ont commencé à pénétrer sur le territoire biélorusse », confie Andreï, un militant démocrate qui a souhaité conserver l’anonymat. « Ça me met en colère de savoir mon pays utilisé pour aller tuer des innocents », abonde Lioudmila, une jeune vingtenaire « issue d’une famille qui hait la Russie ». « Les Biélorusses ne savent pas faire la guerre et ne souhaitent pas la faire », résume Andreï.
Minsk, pour le peu d’autonomie qui lui reste, peut s’afficher en allié malcommode. Et c’est là tout le paradoxe biélorusse : tout en s’accommodant du soutien russe, le dictateur a jusqu’ici cherché à éviter d’impliquer ses troupes armées dans le conflit. « Il n’a jamais soutenu ouvertement l’idée d’une participation directe de la Biélorussie. Au contraire, il tente depuis longtemps de se présenter comme un artisan de paix, comme le garant de la stabilité du pays », explique Artyom Shraibman, chercheur pour le centre de réflexion Carnegie Russia Eurasia.
Kiev bombe le torse
Dans l’impasse, les troupes de Moscou patinent sur le front de l’est, tandis que les frappes ukrainiennes en profondeur mettent à rude épreuve la logistique militaire russe. Alors, l’Ukraine se permet aussi de bomber le torse face à Minsk.
Un récent épisode en témoigne. Fin juin, le gouvernement de Volodymyr Zelensky donnait un ultimatum d’une semaine à la Biélorussie pour qu’elle démantèle des antennes-relais sur son territoire capables d’orienter des drones russes pour mieux frapper le pays agressé. « Si elle ne les retire pas, nous nous en chargerons », avait menacé Zelensky. Quelques jours plus tard, elles furent désactivées à bas bruit, marquant une concession patente de Minsk.
Après quatre années de prudence et de déclarations calibrées vis-à-vis du régime biélorusse, comme pour ne pas le froisser, Kiev semble ne plus le craindre. Les récents appels à la vigilance à l’égard de Minsk peuvent être ainsi interprétés moins comme le signal d’une imminente attaque que comme une façon de dissuader son voisin et de le tenir à distance.
Aussi, le ton a changé à l’égard de la dissidence en exil, que Kiev considérait jusqu’à tout récemment comme futile. La rencontre officielle à Kiev, ce printemps, à laquelle a été conviée la leader et opposante numéro un au régime, Svetlana Tikhanovskaïa, en atteste. « La principale raison derrière ce changement de posture, c’est que l’Ukraine a renforcé sa position sur le champ de bataille, et est en mesure de dicter plus aisément ses conditions », raisonne l’intéressée, en exil à Varsovie, dans un entretien avec Le Devoir.
Or, si la Biélorussie devait être entraînée plus franchement dans la guerre — contre l’Ukraine ou contre un pays de l’OTAN —, les assises du régime de Loukachenko risquent de vaciller. « Un tel scénario pourrait se retourner gravement contre le régime de Loukachenko lui-même, puisqu’il donnerait à l’Ukraine la liberté de riposter », affirme le spécialiste Kovalenko. Conscient du risque de destructions et de la vulnérabilité de sa défense aérienne, « le dirigeant biélorusse a construit une grande partie de sa légitimité auprès de ses partisans autour de l’idée qu’il est celui qui maintient la Biélorussie à l’écart de la guerre. Si cette promesse cessait d’être crédible, il pourrait perdre une part importante de son soutien, y compris au sein de la nomenklatura », selon le politologue Artyom Shraibman.
La stratégie d’équilibriste du dictateur tient. Pour combien de temps encore ? « Même si Loukachenko décidait de s’opposer à Moscou et ordonnait à son armée de ne pas participer au conflit, une question fondamentale demeurerait : la Russie disposerait-elle de moyens de pression suffisants pour imposer sa volonté ? » s’interroge l’analyste Shraibman.
La réponse se niche dans les entrailles du Kremlin. Mais pour Lioudmila, rongée par le spleen de l’exil, l’issue est déjà scellée : « Que Loukachenko le veuille ou non, c’est de toute façon à Moscou que ça se décidera. »
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