RPA : des services aux aînés menacés par des retards en immigration

« Je revenais à peine de vacances, et après deux jours, on me dit que je dois arrêter parce qu'une décision est sortie. J'ai pris un bon coup moral. » Un vrai coup dur. Sorelle ne peut plus travailler depuis le 8 septembre.
Recrutée au Cameroun il y a deux ans, Sorelle travaillait comme serveuse dans une résidence pour aînés sur la Rive-Sud de Montréal. Abruptement, tout s’est arrêté, quand Immigration Canada n’a pas renouvelé son permis de travail temporaire.
Depuis près de deux mois, Sorelle n’a plus de revenu. Impossible pour elle d’aider son fils qui va à l'université au Cameroun, de savoir comment elle pourra payer son loyer ou même manger. Une amie nous aide avec des repas deux fois par jour.
En plus de cette grande précarité, les résidents lui manquent. Ils se sentent tellement bien quand ils sont là, dans la salle à manger. Parfois, même quand le dîner est terminé, ils ont du mal à partir parce qu'ils veulent rester avec nous à nous raconter des histoires. Nous aussi, on raconte nos histoires d'Afrique.

Sorelle avec une collègue de travail.
Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers
Motif du refus d’Immigration Canada? Ne pas leur avoir fourni à temps l’étude d’impact sur le marché du travail (EIMT). La faute ne lui revient pas pour autant : c’est Service Canada qui ne lui a remis le document que le 20 octobre. Trop tard…
La demande est refusée pour un délai gouvernemental attribué à une autre entité gouvernementale qui est Service Canada
, résume Me Laura-Li Verreault-Laliberté, avocate en immigration chez Mallette.
Des refus difficiles à comprendre pour ses clients.
On a fait les bonnes démarches dans le temps, […] mais la demande de permis de travail est refusée à cause d'un délai qui est hors de mon contrôle, puis hors du contrôle de l'employeur
, déplore celle qui conseille plus d’une vingtaine de résidences pour aînés.
Depuis la mi-octobre, Immigration Canada s’est engagé à ne plus refuser de permis en raison de l’absence de l’EIMT.

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Les explications de Davide Gentile.
Mais Sorelle, elle, n’a pas retrouvé sa salle à manger pour autant. Avec son EIMT désormais en main, elle a fait une demande de reconsidération à Immigration Canada dans l’espoir de retrouver son permis de travail.
L’angoisse que vit Sorelle, Ibis, préposée aux bénéficiaires, la connaît très bien. Elle et sa famille viennent de vivre cinq mois sans revenu, faute d'un permis de travail qui a finalement été renouvelé.
J’ai ressenti beaucoup d’angoisse, de stress. Je pleurais tous les jours. Mon mari aussi.
Elle souhaite maintenant perfectionner son français pour demander une résidence permanente, un statut plus stable.

Ibis a été recrutée en Colombie pour travailler au Domaine Des Cascades
Photo : Radio-Canada
Des travailleurs essentiels
Les histoires de Sorelle et d’Ibis illustrent la complexité pour les résidences pour aînés d’embaucher et de garder des employés étrangers pour prendre soin des résidents.
Les postes les plus critiques en résidence, c'est les postes de nuit, de soir et de fin de semaine. Malheureusement, on n'a pas les employés qui ont de l’intérêt pour ces postes-là. La majorité de nos travailleurs étrangers travaillent de nuit.
Drifa Chalal, directrice des ressources humaines chez Gestion Immo 1ère, qui gère 10 résidences dont celle où travaille Ibis, est d'ailleurs sans équivoque. Ce sont des travailleurs essentiels. On ne peut pas fonctionner sans les travailleurs étrangers.
Contactées par Radio-Canada, une demi-douzaine d’autres entreprises du secteur confirment vivre des défis semblables. Par contre, toutes ont refusé d’en parler à micro ouvert, par peur des répercussions que cela pourrait avoir sur leurs dossiers d'immigration.

Drifa Chalal est directrice des ressources humaines chez Gestion Immo 1ère, qui gère 10 résidences au Québec.
Photo : Radio-Canada
Mais la situation est belle et bien problématique, confirme Marc Fortin, président-directeur général du Regroupement québécois des résidences pour aînés.
Au Québec, on dirait que les gens ne veulent plus s'occuper des gens […] Nous, on a des services à rendre à nos aînés, on n'a pas le choix d'aller à l'étranger.
Il rappelle que l’offre de services peut être multiple et nécessiter beaucoup de ressources. J'ai des résidences qui ont 108 employés pour 110 résidents.
Selon lui, il faut rendre plus disponibles ces travailleurs, sinon soit on ferme, soit on arrête les soins, puis on rend ça juste du logement. Mais ce n'est pas ça dont on a besoin au Québec.
Moins de postes autorisés et moins longtemps
Pour pouvoir recruter des travailleurs étrangers à titre temporaire, il revient à l’employeur de plaider sa cause à Ottawa. Les choses sont cependant facilitées, en théorie, lorsque Québec les identifie comme travailleurs en pénurie, comme c’est le cas pour les aides-infirmières et les préposés, par exemple.
Pourtant, le nombre de postes autorisés par Ottawa pour l’embauche temporaire dans cette catégorie a diminué de 60 % par rapport à la même période l’an dernier. Une situation bien illustrée dans ce tableau qui indique le nombre de postes autorisés pour l’embauche temporaire d'aides-infirmières, d'aides-soignantes et de préposés aux bénéficiaires.
Me Verreault-Laliberté se demande si cette baisse est due à celle des demandes ou à l’augmentation des refus.
C’est surprenant, parce que du côté de mes clients, les RPA, il n’y a pas moins de besoins
, note-t-elle.
Elle souligne également que le gouvernement fédéral a resserré ses exigences.
Non seulement les règles changent, mais on n'a pas de préavis. On l'apprend le jour même, et c'est à partir du jour de l'annonce.
Emploi et Développement social Canada, dont relève Service Canada, répond que plusieurs facteurs peuvent influencer le volume et les résultats des demandes soumises au Programme.
On rappelle aussi qu’un poste approuvé ne signifie pas nécessairement qu’un travailleur étranger temporaire a obtenu un permis de travail – la responsabilité d’immigration Canada – et qu’il est arrivé au Canada pour y travailler.
À cela, il faut ajouter que la durée du permis de travail ne dépend plus du besoin du poste, mais du salaire. Ce faisant, un travailleur qui touche moins de 36 $ de l'heure se verra autoriser un permis de travail d’un an, alors qu'auparavant, ce même employé aurait pu obtenir jusqu'à trois ans, explique l'avocate.
Et cela change bien des choses, lorsque le délai de traitement varie de 7 à 10 mois, comme c’est le cas actuellement.
Le travailleur vient quasiment d'arriver au Québec qu'il faut déjà penser au renouvellement
, illustre Me Verreault-Laliberté.
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