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Saturday, October 17, 2026

Visionner «NAZA», c’est agir

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Il s’est dit beaucoup de choses, durant la dernière décennie, sur la liberté d’expression. Aujourd’hui, on verra qui étaient les tristes clowns du « on ne peut plus rien dire », et qui défendaient des principes sérieux.

Le test, c’est NAZA.

NAZA, c’est le documentaire coréalisé par les journalistes israéliens Yuval Abraham et Rachel Szor, coproduit par The Guardian, et construit autour d’entrevues menées avec des militaires des Forces de défense israéliennes (IDF, ou Tsahal) ayant participé aux bombardements de Gaza depuis 2023.

NAZA est un important test de liberté d’expression, parce que, dès sa première, en septembre, au Festival international du film de Venise, le documentaire a été attaqué. À la fin de cette première diffusion, les spectateurs se sont levés pour applaudir l’œuvre durant 25 minutes sans interruption — un record dans l’histoire du festival. Ces 25 minutes étaient 25 minutes de trop.

Le premier ministre d’Israël, Benjamin Nétanyahou, en a d’emblée parlé comme une d’« incitation à l’antisémitisme mondial », qu’il a qualifié « d’intolérable ». Son ministre de la Culture, Miki Zohar, a appelé à ouvrir une enquête sur les réalisateurs et à trouver une manière de leur retirer leur citoyenneté israélienne. Le commandant en chef de Tsahal, Eyal Zamir, en parle comme d’une « calomnie du sang » (blood libel), faisant écho aux fausses accusations meurtrières lancées contre les communautés juives dans l’histoire de l’Europe pour justifier leur persécution. À la mi-septembre, la maison des parents de Rachel Szor, à Savyon, en Israël, a été encerclée par des manifestants qui appelaient à sa mise à mort.

Depuis la sortie du film, qui n’est bien sûr pas diffusé en Israël, les deux réalisateurs sont à l’étranger : il ne leur serait pas possible, d’un point de vue sécuritaire, de rentrer chez eux. Pendant ce temps, un autre film israélien aussi intitulé NAZA, qui interviewe aussi des militaires de l’IDF, mais de manière à bien les faire paraître, a été mis en ligne — question de bien semer la confusion chez les publics.

Il me semble qu’un film qui contraint ses créateurs à l’exil — on verra combien de temps cet exil dure — est un film qui mérite d’être vu. Et voir le film, c’est comprendre tout de suite sa puissance.

D’excellents comptes rendus en ont déjà été faits en ces pages. On écoute ces militaires, dont on ne devine que les ombres, dans la nuit de Tel-Aviv, expliquer le système. NAZA est un acronyme, en hébreu, qui veut dire « dommages collatéraux » : c’est une manière de compter les victimes civiles, souvent les femmes et les enfants, associés à l’atteinte d’une cible. Cette cible, c’est une personne que l’IDF associe à tort ou à raison au Hamas, selon un calcul de probabilité établi par une intelligence artificielle qui espionne toutes les télécommunications de Gaza.

Les militaires interviewés décrivent que l’IDF, par souci d’efficacité et chance de « succès », a fait le choix d’attaquer ces « cibles » de nuit, alors que les hommes sont chez eux, dans leur maison familiale — le plus souvent des immeubles comptant plusieurs familles. Une « cible » peut dont être associée à 15, 20, 50, 100, 500 NAZA. Le mot NAZA devient ainsi le terme technique par lequel on remplace « civil », « femme », « enfant », « bébé », le mot qui vient sceller la déshumanisation des Palestiniens.

NAZA, c’est aussi le terme qui sera certainement décortiqué par la Cour internationale de justice pour étayer la démonstration « d’intentions génocidaires » du gouvernement Nétanyahou — l’idée d’une intention étant cruciale pour que les juristes puissent conclure au génocide.

Il y a ce moment, dans le film, où Yuval Abraham fait réaliser à l’un de ses intervenants qu’il peut y avoir plus de NAZA ainsi « autorisés » qu’il n’y a d’habitants à Gaza. Ce sont ces moments de vide, dont le film est parsemé, qui glacent le sang. Par vide, je veux dire vide moral, vide éthique, vide critique.

À plusieurs reprises, des participants parlent de l’interface virtuelle dont ils se servent pour bombarder Gaza à distance comme d’une forme de jeu vidéo. On répète que son rôle est « technique », que si la personne n’avait pas construit le système, une autre l’aurait fait à sa place, qu’il y a même un plaisir à accomplir une « mission ». Il s’en dégage l’idée que le rôle d’un militaire, c’est justement de ne pas penser.

Ce n’est pas là une idée nouvelle. Le détachement bureaucratique des gens qui commettent des atrocités a déjà été notoirement décrit, par exemple, par Hannah Arendt. Dans son Eichmann à Jérusalem (1963), la philosophe pond une réflexion importante sur la « banalité du mal », qu’elle continuera d’enrichir dans tous ses écrits subséquents. Arendt avait été profondément marquée par l’idée qu’une personne puisse commettre des horreurs par simple souci de faire avancer sa carrière, d’exceller dans le système, d’être félicitée par ses pairs — sans porter la marque d’une monstruosité particulière. L’idée que le pire puisse être commis par des gens qui réfléchissent de manière tout à fait banale, on la retrouve lorsqu’on écoute beaucoup des responsables de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité dans l’histoire récente, peu importe le contexte.

Sauf que ce que NAZA fait de nouveau — à ma connaissance —, c’est d’exposer au monde comment réfléchissent les gens qui justifient le fait de tuer les civils, pendant que ces morts violentes ont toujours lieu. Ce n’est certainement pas, ici, un jeu vidéo, mais il n’est pas non plus question d’images d’archives. Le public n’est pas invité à « tirer des leçons de l’Histoire ». Ce qui est décrit dans le film se passe encore. Certains militaires interviewés nous parlent, par exemple, de la manière dont le gouvernement israélien considère les efforts diplomatiques des Palestiniens comme des « menaces sécuritaires ». Le film en soi — on le voit à la manière dont ses créateurs sont traités — « menace » le statu quo, soit l’impunité qui permet la mort des civils.

Depuis trois ans, des centaines de personnes m’ont témoigné, d’une manière ou d’une autre, de leur sentiment d’impuissance devant les horreurs à Gaza. Il y a un geste que l’on peut poser aujourd’hui, qui ne dérangerait pas autant s’il était dépourvu de puissance : aller voir NAZA.

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