Le kintsugi démocratique, ou l’art de réparer les pots électoraux cassés
La semaine dernière, j’ai cassé le pichet de céramique portugaise que j’avais acheté à Lisbonne beaucoup trop cher. Avec une tristesse démesurée face à l’ampleur somme toute minime de la situation, je suis restée un long moment ébahie, les trois morceaux de l’anse fracturée en main.
Sans grand espoir, j’ai cherché en ligne comment réparer les pots cassés. C’est ainsi que j’ai découvert l’esthétique japonaise du kintsugi, qui signifie « jointure en or ». Normalement, quand on casse quelque chose, on le jette. Avec le kintsugi, on répare, on recolle, et on valorise les réparations. L’objet restauré arbore ensuite des lignes dorées aux joints réparés. J’ai donc acheté la poudre d’or et la colle censée recoller tous les types de céramique.
La philosophie du kintsugi vise à réparer l’objet (et l’esprit) sans toutefois effacer les dégâts. Il est de nouveau fonctionnel, mais porte en lui les blessures et les épreuves du passé. Le kintsugi suit les principes du wabi-sabi, concept selon lequel la beauté se retrouve dans l’imperfection plutôt que dans la perfection. Au lendemain de ces élections houleuses, il y aura beaucoup à réparer au Québec.
Réparer notre démocratie
Les débats publics et des chefs ont regorgé de pointes acerbes. Les opinions sont souvent restées tranchées, et les déclarations visaient plus souvent à accuser qu’à convaincre. Certains groupes de la population ont été kidnappés dans les discours pour faire gagner des points politiques. Des humains sont devenus des chiffres, les promesses vides sont devenues des étendards. De nouvelles blessures se sont ajoutées à notre imaginaire collectif.
Nous le voyons encore une fois : le Québec est fracturé en deux, entre la métropole et les régions. Le nouveau chef de la nation assure qu’il tendra la main aux autres partis et qu’il sera le premier ministre de tous les Québécois. Force est d’admettre qu’il sera difficile pour Paul St-Pierre Plamondon de recoller les pots qu’il a parfois lui-même cassés à coups de déclarations démagogues. Il faudra rester vigilants pour nous assurer que le nouveau ton rassembleur se traduira en actions concrètes.
Beaucoup l’ont remarqué : le discours anti-immigration a pris de l’ampleur dans les dernières années. Le besoin de communauté s’est souvent transformé en repli sur soi. C’est probablement dû à certaines blessures collectives, de 1980 et de 1995, pour ne nommer que celles-là. Mais il est temps de nous regarder dans le miroir, de réparer nos discours et de reconstruire notre communauté. Il ne faut pas nous asseoir sur nos blessures pour blesser les autres.
Au lendemain de cette période de joute politique, et pour les quatre prochaines années, il faut exiger une démocratie plus radicale. Celle-ci ne se joue pas seulement par les urnes. Elle se joue chaque jour, dans nos discours publics et dans les actions de l’État. Il ne faudra pas seulement réparer, mais transformer nos institutions pour renforcer notre démocratie. La réforme du mode de scrutin, qui est d’ailleurs ressassée et remâchée à chaque cycle électoral, mais jamais accomplie, n’est qu’un exemple. Il faudra donc réparer nos institutions, mais aussi nos esprits, ainsi que notre capacité à débattre ensemble et à nous relier aux autres.
Pour ce faire, il faut s’assurer de la participation de tous au débat public et reconnaître l’humanité de tous, qu’ils soient dans notre parti ou pas, qu’ils viennent de notre patrie ou pas. Réhumaniser les immigrants, les personnes en situation d’itinérance, nos adversaires politiques, nos compatriotes et les personnes qui sont loin de nous. Je suis convaincue qu’il y a moyen de rebâtir quelque chose comme un « nous » collectif sans effriter davantage notre tissu social et nos institutions publiques. Cesser de le croire, ou cesser de l’espérer, nous scléroserait.
Une semaine plus tard, mon pichet de céramique tient toujours, grâce au kintsugi. Je le remplirai de jus d’orange frais quand j’inviterai des amis au brunch dominical. On critiquera ensemble le nouveau gouvernement et l’ancien. On se plaindra sûrement de l’effritement des services publics, et on réfléchira à comment renforcer un projet de société made in Quebec. En attendant, j’espère que les morceaux recollés de notre tissu social tiendront longtemps.
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