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Friday, October 23, 2026

Colère sociale en France: dans le prolongement du mouvement étudiant, les «universités populaires» fleurissent

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Plutôt que de simplement bloquer leurs universités et laisser les portes closes, des étudiants mobilisés font le pari d'investir leurs campus autrement, les amphis fermés se muant en « universités populaires ». Des espaces d'auto-formation, de débats et de soutien scolaire pour poursuivre la contestation sans cesser d'apprendre.

Au 42 rue d’Ulm, dans le 5e arrondissement de Paris, la façade néo-classique en brique et pierre du XIXe siècle de l’École normale supérieure (ENS) a changé de visage en ce mercredi 21 octobre. Habituellement tranquille, le sanctuaire de l’élite académique française vit depuis une semaine au rythme d’une occupation votée en assemblée générale étudiante.

Dans le hall d'entrée, la loge n’est plus tenue par le personnel habituel. Les étudiants gèrent eux-mêmes le filtrage. Pour pénétrer dans les lieux, une seule règle : présenter sa carte d'élève ou inscrire son nom sur un registre qui aligne déjà des dizaines de pages d'émargement.

Sur un grand panneau en carton, disposé à gauche de l'entrée, l'emploi du temps de la journée se réinvente au gré de post-it colorés. Les cours magistraux traditionnels ont cédé la place à une « université populaire ». Portée au départ par un réseau inter-universitaires, l'initiative a rapidement gagné d’autres campus franciliens comme Nanterre, Paris Cité, ou encore la Sorbonne-Nouvelle sur le site Censier, tout juste rouvert le 20 octobre après une fermeture administrative.

Elvire, étudiante en deuxième année de master en histoire de l’art, observe le va-et-vient permanent dans le hall. Elle fait partie de celles et ceux qui ont propulsé le projet. Bloquer le matin pour se retrouver devant des portes closes à midi ? Très peu pour elle. « Ce n'était pas une fin en soi », explique-t-elle. Pour l'étudiante, autant occuper intelligemment ce temps libéré : « Nous avons toute la journée devant nous : autant l'utiliser pour nous rassembler, réfléchir ensemble et questionner un système éducatif qui ne nous convient plus. »

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Déconstruire le « temple du prestige »

Leur maître mot : l’horizontalité. Concrètement, un document hébergé sur un serveur cloud commun est ouvert à tous. Étudiants, enseignants ou intervenants extérieurs peuvent y inscrire une proposition d’atelier. On y croise des modules d'analyse du discours politique, des ateliers de lecture critique de textes philosophiques, ou encore des débats consacrés au financement privé de la recherche et à la crise climatique.

Pour ces élèves du Quartier latin, ouvrir les portes de l'école s'impose d'abord comme un acte de déconstruction symbolique. L'ENS reste, dans l'imaginaire collectif, le « temple sacralisé du prestige », admet Inès, doctorante en épistémologie. Les occupants ne le nient pas : au contraire. « Nous sommes très conscients de nos privilèges », glisse un étudiant entre deux ateliers. Bourses d'études, filières d'excellence depuis le lycée, moyens financiers supérieurs, le constat est lucide.

Pour eux, la cohérence politique passe par le partage. Il faut « briser ce vase clos », ouvrir les salles de classe à qui veut apprendre et, surtout, « inverser le rapport de force vertical entre le sachant et celui qui est censé apprendre », affirme Inès.

« Le bac n’attend pas »

Dans la cour intérieure, près du bassin aux poissons rouges, Kassim déambule, classeur sous le bras. Il s’occupe personnellement du soutien scolaire aux lycéens dans le cadre de cette occupation. Les étudiants en ont conscience, le 5e arrondissement de Paris n’est pas la zone la plus en difficulté d’Ile-de-France. Mais pour eux, l’ENS constitue le point de départ idéal pour se roder et organiser cette aide. En quelques jours, un groupe WhatsApp rassemble plus de 250 normaliens, épaulés par des étudiants de Sciences Po. Leur mission, proposer des cours de français, de physique-chimie, de SES et de mathématiques.

Les demandes affluent déjà par dizaines dans toute la région parisienne. « Le bac n'attend pas », rappelle Kassim. L'objectif n'est pas de rejouer les cours universitaires, mais de coller strictement aux programmes officiels. « On ne veut pas se substituer aux professeurs, mais apporter une aide urgente  », précise-t-il. Face aux difficultés de déplacement de certains lycéens, le collectif démarche déjà les syndicats pour dégoter des salles décentralisées en banlieue.

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Revers de la médaille : la colère des agrégatifs

Pourtant, sous les dorures des salons de l'école, le consensus se fissure. Tout le monde ne partage pas l'euphorie ambiante. Valentine, étudiante en troisième année, remet en cause la suspension complète des cours traditionnels : « Ça pénalise pas mal d'étudiants, en particulier les agrégatifs », alerte-t-elle. Pour ceux qui préparent le concours de l'enseignement public, chaque journée perdue compte : « L'agrégation n'attend pas non plus », tranche-t-elle, soulignant le paradoxe de bloquer de futurs profs alors que le secondaire manque cruellement d'enseignants.

Valentine s'inquiète aussi pour les « conscrits », ces nouveaux arrivants en première année projetés dans un campus à l'arrêt. « Ils se retrouvent dans une sociabilité très dégradée, parfois dans une grande solitude », déplore-t-elle, rappelant la vulnérabilité psychologique de certains étudiants.

Autre grief : la démocratie des assemblées générales. Quand la plus grosse AG réunit 300 personnes sur un campus de plus de 2 500 élèves, la représentativité pose question. Sans compter l'inaccessibilité physique des bâtiments bloqués pour les personnes à mobilité réduite. Pour elle, une mobilisation intelligente aurait dû faire coexister l'« université populaire » avec le maintien des cours classiques et l'ouverture des bibliothèques.

Du côté de l'administration, le ton s’est également durci. Dans une déclaration transmise le 20 octobre 2026 à l’AFP, la direction de l’ENS rappelle que l’université populaire « n’est acceptable que si elle s’inscrit dans le cadre » de l’école, sans occupation des locaux et en respectant les règles fixées pour les activités associatives et la venue d’intervenants extérieurs. « En l’état, ces conditions ne sont pas respectées », pointe la direction, qui demande un réajustement du dispositif pour « permettre la complète réouverture » du site.

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Vers de nouveaux horizons ?

À mesure que la nuit tombe sur l’établissement, l’agitation ne retombe pas. Dans un grand amphithéâtre comble, plus d’une centaine de personnes s’entassent sur les chaises et le long des escaliers pour écouter une intervention consacrée à un retour historique sur la dernière grève générale en France avec la participante d’une soixante-huitarde.

Dans le public, tout le monde est attentif. Blanche, venue spécialement de la Sorbonne Université Paris IV, ne regrette pas le déplacement. « C'est vraiment beau » , souffle-t-elle. Pour elle, venir ici est un acte de soutien concret, « on a tous besoin de comprendre où on va et de s'éveiller ensemble ».

Garance, en master de littérature à l'ENS et militante au NPA, a tenu à donner ce cours. « Il y a deux semaines à peine, si on m'avait dit qu'une occupation à l'ENS créerait un tel engouement et déplacerait autant de monde extérieur, je ne l'aurais jamais cru. L'université populaire permet de se former politiquement, d'analyser les erreurs du passé pour mieux structurer notre mouvement actuel. »

Alors que les vacances scolaires approchent, la question du maintien de l'occupation reste ouverte. Entre la fatigue militante accumulée tout au long du mois d'octobre et la volonté de faire durer cet espace d'expérimentation, les prochaines assemblées générales devront trancher.

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