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Saturday, October 17, 2026

Faussaires

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J’ai longtemps été un lecteur attentif de l’hebdomadaire américain The New Republic. J’y avais mes journalistes favoris et j’avais repéré une nouvelle signature, aux articles toujours décapants : Stephen Glass. Le scribe s’était par exemple infiltré dans un congrès de jeunes conservateurs chrétiens et il décrivait les libertés que ces ouailles prenaient par rapport aux commandements dictés par Dieu à Moïse. C’était aussi l’époque où Alan Greenspan, le gouverneur de la Federal Reserve, avait remis l’économie sur les rails. Glass avait appris que, dans les entrailles des bureaux d’une grande et florissante banque d’affaires de New York, on avait aménagé une petite pièce où chacun pouvait venir se recueillir devant l’image du grand timonier de la finance. Un temple. Puis il y eut le récit d’un jeune pirate informatique ayant fait chanter une entreprise de logiciels pour s’y faire embaucher.

Lorsqu’un journaliste de Forbes voulut faire un suivi sur cette dernière affaire, il ne trouva pas trace de l’existence même de la compagnie. Un doute s’installa au New Republic sur la véracité du travail de Glass. Tout était faux. Et le magazine dut multiplier les retraits, corrections et excuses. Un film, Shattered Glass (Le mystificateur), sorti en 2003, raconte l’affaire.

Oui, je vais parler de Thélyson Orélien, mais, attendez, je me réchauffe. Les faussaires ne nous laissent pas indifférents. Ils exercent sur nous un attrait malsain mais réel. Sinon, il n’y aurait pas autant de films sur les arnaques et les arnaqueurs, les faux-monnayeurs, ou directement sur les usurpations d’identité, comme l’excellent Spielberg Catch Me If You Can (Arrête-moi si tu peux, 2002), basé sur l’histoire vraie d’un Américain se faisant passer pour un avocat, un médecin, un pilote de ligne. Il y a aussi le film d’Orson Welles, grand fabulateur s’il en était, F for Fake (Vérités et mensonges, 1973), qui s’intéresse à un peintre de talent qui multipliait les faux et à la publication d’une fausse biographie du milliardaire Howard Hughes, entre autres. Sans le mensonge sous toutes ses formes, la littérature comme le cinéma perdraient un de leurs sujets les plus forts.

Fascinés par les arnaqueurs

La fascination tient-elle au fait qu’on s’identifie à celui qui réussit son mensonge, alors qu’on n’ose pas être autre que soi-même ou ne réussit pas à le faire ? Y a-t-il, dans l’usurpation, une forme de liberté, de dépassement ou de déplacement de soi ? Sans compter le suspense inhérent à cette transgression : le protagoniste arrivera-t-il à berner indéfiniment son public ? Certainement, il vit dangereusement.

C’est pourquoi le récit de la construction du faussaire, des origines de son crime, est aussi intéressant que l’usurpation elle-même. La superbe série américaine The Wire (Sur écoute) raconte dans sa dernière saison l’histoire d’un journaliste de Baltimore pressé par ses patrons de produire de la copie savoureuse, « à la Dickens », demandent-ils, sur les itinérants de la ville. Malgré des dizaines d’entrevues, le scribe n’a rien d’intéressant à se mettre sous la dent. Désespéré, collé à l’heure de tombée, il décide d’inventer un personnage. Ses patrons sont ravis. En redemandent. Il en redonne. En fait une série. Gagne un Pulitzer. Il n’est jamais démasqué. L’affaire est vaguement inspirée du Pulitzer remporté en 1981 par la journaliste du Washington Post Janet Cooke, qui avait inventé l’histoire troublante d’un enfant héroïnomane de 8 ans.

L’intérêt pour ce type de récit est donc réel. Stephen Glass, par exemple, reçut plus de 100 000 $ d’avance pour raconter son histoire, ce qu’il fit dans une autofiction, The Fabulist (2003). Je me la suis procurée à l’époque, pensant que ce serait aussi pénétrant que les faux articles qu’il avait précédemment produits. Comme tout le monde, je fus déçu. Le livre était sans saveur et sans profondeur. Ce faussaire n’avait de talent que lorsqu’il nous faisait croire que ce qu’il inventait était vrai.

Le prochain Orélien

Je n’ai pas lu le livre C’était ça ou mourir. On soupçonne qu’il a été écrit par ChatGPT-4. Maintenant que ChatGPT-6 est disponible, j’attends la mise à jour. Je lirai assurément le récit d’Orélien de la façon dont il est devenu faussaire. Tentons d’imaginer la chose.

Sans ressources, désœuvré, en panne d’idées, l’auteur en herbe se dit que personne n’allait vérifier, dans un journal des Philippines, le papier qu’il recopie, traduit et présente comme sien. Et cet extrait du Matin des magiciens, vieux de 50 ans, qui, vraiment, se rendra compte qu’il le pille ? Et cette poète cubaine, franchement, qui reconnaîtra son style, sa saveur, sa couleur ?

Il y aurait la détresse et le remords. Une fois le premier plagiat accompli, l’hésitation avant de le porter à l’éditeur. Puis la nuit blanche, la peur d’être découvert. Suivie d’une réaction, une seule : les félicitations. Puis viendraient l’accoutumance, d’autres tapes dans le dos et le sentiment croissant d’invincibilité. Ce secret, d’abord lourd, devient-il savoureux ? Je suis un superscribe, se dirait-il, plagiaire invisible, Arsène Lupin de l’édition. Doit-il le partager avec quelqu’un ? Mais qui, et comment ? Sinon, cela lui pèse-t-il ?

On suivrait l’ascension dans les rangs de ceux qui savent écrire, qui ont des idées. Puis cette pression du milieu : toi, l’essayiste talentueux, tu dois bien avoir un ou deux livres dans le coffre, non ? Qu’attends-tu ? Ben, un livre, c’est difficile à plagier. Y aurait-il une autre façon de le tirer du néant ? Le calendrier faisant bien les choses, ChatGPT arrive à point.

Je précise : nous n’avons pour l’instant pas la preuve qu’Orélien a fait écrire son livre par Chat (je l’appelle « Chat »). Le logiciel qui nous l’affirme, Pangram, peut se tromper. L’auteur (présumé), après avoir annoncé qu’il nous livrerait les preuves de l’authenticité de son travail, affirme aujourd’hui qu’il n’a rien à nous montrer, donc rien à nous prouver. Si vous le croyez, j’ai un ami qui dit avoir écrit l’Ancien Testament. Il se cherche un éditeur.

Mais bon, le livre d’Orélien que je veux lire ne fonctionne que s’il admet avoir délégué sa tâche à Chat. Il doit nous révéler comment il s’y est pris. Quelles étaient les prompts, les premières ébauches ? Nous dire si cela lui est tombé tout cuit dans le bec ou s’il a fallu ferrailler avec la machine pour lui faire cracher le manuscrit.

Puis il y aurait la présentation à la maison d’édition. Les questions, puis les réponses. Pour qui se prennent-ils, se demandait-il sans doute, de vouloir améliorer la prose d’une superintelligence ? Viendrait ensuite la peur, encore, d’être découvert à une si grande échelle. Le succès, ensuite, fulgurant, impensable. La promesse du prix Goncourt. Le risque de découverte ne devient-il pas intenable ? Et toutes ces entrevues, où il doit faire semblant d’avoir personnellement fait toutes les trouvailles qui ponctuent son œuvre.

Ensuite, la dénonciation. Vient-elle comme le verdict d’une justice immanente, crainte mais attendue, au fond de soi ? Pense-t-il admettre, expier et se soulager du secret, et en est-il empêché lorsqu’il constate, incrédule, que toute une tribu woke le défend, l’affirmant victime de racisme ? Comment réagit-il à la défense acharnée produite par ces idiots utiles de l’imposture ? Il est évidemment ravi, enfin, de sa couleur de peau. Car s’il était blanc, c’est certain, aucun de ces bizarres alliés n’aurait osé mettre sa crédibilité en péril pour lui.

Puis, surprise, le succès de vente se maintient quand même, malgré le scandale et peut-être grâce à celui-ci. Il lui faut prendre une décision sans précédent. Vendra-t-il davantage d’exemplaires s’il admet la supercherie ou s’il la nie ? C’est une vraie question. À qui demander son avis sur un sujet aussi pointu ? À Claude ou à Gemini, sans doute.

Non mais, voyez, ce livre à venir ne peut exister que si Orélien admet ne pas être l’auteur de son best-seller. Même dans l’improbable hypothèse où il l’est. Le succès est à ce prix. Un mensonge de plus. Un mensonge payant. Moi, j’ai confiance. Il l’écrira. Je veux dire, le fera écrire. Les nouvelles versions de l’intelligence artificielle lui concocteraient un manuscrit d’une qualité telle que même Pangram le déclarera écrit par un humain. Ce sera un grand succès de librairie. Hollywood en fera un film. Peut-être sera-t-il aux Oscar, pour recevoir le prix du meilleur scénario. Devant 20 millions d’auditeurs. Il devra remercier ceux qui lui auront permis de monter si haut. Aura-t-il, à ce zénith de sa carrière de faussaire, un mot gentil pour Chat ? Simplement à penser à ce suspense, j’en ai des frissons. Bravo l’artiste !

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