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Saturday, October 17, 2026

Gisèle Lamoureux, à la défense de la tourbière de Blainville

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Si Gisèle Lamoureux ne se considérait pas comme une militante par nature, le projet d’expansion du site d’enfouissement de Stablex l’aurait certainement empêchée de dormir. La botaniste à qui l’on doit la Loi sur les espèces menacées et vulnérables (1989) aurait rué dans les brancards, à coup sûr, en apprenant qu’aucun inventaire biologique de la grande tourbière de Blainville n’a été réalisé avant qu’on donne le feu vert à Stablex pour enfouir 8 millions de tonnes de déchets dangereux.

Cette chevalière de l’Ordre national du Québec « en amour total avec la Nature du pays québécois », racontait l’ethnohistorien Michel Lessard dans une lettre ouverte publiée à son décès, se sentait une responsabilité morale par rapport aux plantes menacées et un devoir face à la vie.

« En adoptant la Loi sur les espèces menacées ou vulnérables, en juin 1989, le Québec s’engageait résolument à préserver la diversité génétique de ses espèces sauvages, qu’elles appartiennent à la flore ou à la faune. Le temps était venu, en effet, de prendre tous les moyens indiqués pour empêcher dorénavant la disparition ou la raréfaction des espèces sur notre territoire », dit la politique québécoise sur les espèces menacées ou vulnérables, adoptée en 1992.

Si la discussion démocratique n’avait pas été bâillonnée, Gisèle Lamoureux aurait travaillé et sans doute réussi à démontrer la valeur des espèces menacées ou vulnérables de la grande tourbière de Blainville. La botaniste écologiste, comme elle se présentait, aurait probablement rédigé un mémoire, à l’instar de celui déposé à la commission d’examen du projet d’implantation du terminal méthanier Rabaska.

Étant donné ce qu’elle a écrit en 2007, sa position sur la destruction des presque 300 000 mètres carrés de milieux humides aurait été sans équivoque : « Ma recommandation est simple : éviter complètement les tourbières, ce sont des écosystèmes trop précieux pour livrer la moindre parcelle au développement. »

Milieu humide

Si la recommandation est sans appel, c’est qu’elle s’appuie sur l’intelligence scientifique, qui, à foison, a exposé l’extraordinaire fonction écologique des tourbières. D’abord, elle a démontré leur capacité à capter du carbone et à le séquestrer dans la tourbe plutôt que dans l’atmosphère sous forme de gaz carbonique (CO2).

De plus, en retenant l’eau dans son profond et spongieux « tapis de mousse », ce milieu humide filtre l’eau et empêche les grandes variations de niveau dans les bassins versants ou, pire, les inondations, devenues pour le moins plus fréquentes en ces temps de réchauffement climatique.

Un milieu éponge devenu indispensable qui, en somme, représente moins de 3 % des écosystèmes de la Terre et qui fait de la protection des 20 % restants de tourbières du sud du Québec une injonction stratégique à suivre pour relever le défi écologique, dont Gisèle Lamoureux, avec son sens du devoir en dialectique avec son amour de la vie, n’aurait pu que dénoncer le déni.

Dans la foulée du projet Rabaska, en 2007, Gisèle Lamoureux s’est d’ailleurs risquée à une démonstration d’économie écologique et a traduit la valeur de la tourbière Pointe-Lévis en capital-nature. Selon elle et les membres du Comité pour la conservation des tourbières de Lévis, les services rendus gratuitement par les tourbières équivalaient à des dizaines de millions de dollars chaque année.

Combien valent les services rendus par la tourbière de Blainville ? En comparaison avec les terres cultivées, affirmaient-ils dans le document présenté à l’époque au BAPE, même la plus ordinaire des tourbières a une valeur écosystémique 212 fois plus élevée ! Chose certaine, minimiser ou éviter de considérer les conséquences environnementales de la destruction de cet écosystème ne fait que reporter la responsabilité de remplir artificiellement les fonctions naturellement accomplies par la nature, qui incombera, tôt ou tard, aux collectivités.

Valeur archivistique

Infatigable communicatrice, Gisèle Lamoureux nous aurait aussi informés du pouvoir archivistique de la tourbière de Blainville. Un seul centimètre pouvant prendre jusqu’à 140 ans à se former, les débris végétaux et animaux qui se sont accumulés sans se décomposer pendant des millénaires font des tourbières des milieux témoins de l’évolution du climat, de la biodiversité et des civilisations. Leur perte serait une disparition d’archives s’apparentant, selon la botaniste écologiste, à l’incendie de la bibliothèque d’Alexandrie en 48 av. J.-C. Autrement dit, « un désastre pour l’humanité ».

D’abord engagée dans une carrière d’enseignement au primaire, Gisèle Lamoureux est plutôt devenue une redoutable éducatrice populaire, le cœur battant du groupe Fleurbec, un collectif de bénévoles liés par l’amitié et l’amour de la botanique au sein duquel, dès 1973, elle s’est engagée dans une démarche de vulgarisation scientifique pour « enrichir le Québec de petits livres s’adressant aux gens ordinaires ».

D’une aventure tirant son originalité de l’effervescence de la Révolution tranquille, de l’idéal de l’éducation pour tous et de la contre-culture est née une œuvre composée de plusieurs guides d’identification des plantes sauvages des villes, des champs, des lacs, des rivières, des tourbières, de la forêt et de la mer. Un succès d’édition tel qu’un demi-million de guides ont été vendus depuis et continuent de circuler abondamment et d’alimenter les passions. De cette démarche singulière, forte de la tradition chrétienne des Cercles des jeunes naturalistes, dont était issue Gisèle Lamoureux, est aussi née cette enfant du frère Marie-Victorin, une femme créative et engagée à rallier science et culture.

En vulgarisant les savoirs botaniques, mais aussi folkloriques et populaires, relativement à l’usage culinaire et médicinal des plantes sauvages, Gisèle Lamoureux s’était inquiétée que ces ouvrages puissent, au revers d’éduquer, contribuer à l’altération des milieux naturels. Pour corriger les comportements nuisibles qu’elle croyait avoir pu encourager, elle a lancé des campagnes publiques, dont l’une, pour que cesse la cueillette commerciale des plantes à croissance lente, qui se conclut par la désignation de l’ail des bois à titre d’espèce vulnérable (1995).

Force est d’imaginer sa sidération si elle apprenait que le gouvernement du Québec choisit d’exproprier une communauté pour en altérer le paysage, et non le moindre : un écosystème qui a pris des milliers d’années à s’entourber, impossible à recréer humainement, un corridor reliant deux complexes de tourbières jugé de valeur écologique exceptionnelle par le BAPE.

Dans Plantes sauvages des lacs, rivières et tourbières (1987), Fleurbec décrit la tourbière comme un « lieu mystérieux, fascinant […] où le spectacle courant de plantes se nourrissant d’insectes bouscule les idées classiques sur “qui dévore qui” ». Troquant le lexique abscons des botanistes pour un langage à la portée de tous, Fleurbec fait œuvre civique en émerveillent le grand public par la beauté ordinaire du vivant de chez nous.

Si l’on ne protège que ce que l’on aime, la botaniste écologiste s’est arrogé le pouvoir de dire ce qu’elle aimait du vivant sur toutes les tribunes. Mandatée dans les années 1990 par le ministère de l’Environnement pour nommer en français les 400 plantes visées par la Loi sur les espèces menacées ou vulnérables, Gisèle Lamoureux a ajouté à la beauté du monde, de notre monde, en le nommant.

À sa réception du prix du Québec Georges-Émile-Lapalme, en 2015, la botaniste a dit que c’était là un égarement collectif que les gens puissent identifier la girafe et l’antilope sans connaître la matricaire odorante ou l’épervière orangée. « Je voulais qu’ils apprennent à nommer ces plantes pour pouvoir en parler entre eux. La culture commence là, par les échanges entre les gens. La vie qu’ils ont en commun. »

Transition écologique

Parions que cette éducatrice hors catégorie aurait été des manifestations contre Stablex et que, au détour d’une excursion improvisée pour les manifestants, elle aurait initié les citoyens aux charmes insolites du droséra à feuilles rondes et de la sarracénie pourpre, deux plantes carnivores reines de la tourbière qui, respectivement, dit-on, protège des sortilèges et soigne la varicelle en infusion forte.

Rares et souvent endémiques sont les espèces qui peuplent ce milieu extrême, adaptées sur des millions d’années à l’acidité du sol et à ses conditions amphibies. Un patrimoine écologique comme Gisèle Lamoureux savait en interpréter la beauté et en saisir la valeur, incommensurable. De manière prophétique, s’il en est, c’est avec poésie qu’elle et Fleurbec ont d’ailleurs contribué à l’éveil écologiste des Québécois.

Certains la disaient tenace, d’autres la jugeaient obstinée. Tous s’entendent pour dire que la détermination de la botaniste écologiste Gisèle Lamoureux (1942-2018) n’avait d’égale que l’exceptionnalité de son engagement à l’éducation populaire de la société québécoise. Gisèle Lamoureux aurait activé tous les leviers pour renverser cette autorisation insensée donnée à Stablex d’agrandir son dépotoir de matières dangereuses.

Celle à qui l’on doit, entre autres contributions, l’iris versicolore comme emblème national aurait sans hésitation interpellé le ministre de l’Environnement pour lui rappeler la haute responsabilité à laquelle est tenue sa fonction à l’égard de la nature du Québec et la figure d’inspiration qu’il doit être dans la transition écologique à faire.

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