Plus du tiers des enseignants québécois ne sont pas légalement qualifiés
Malgré les 58 programmes courts en enseignement mis en place ces dernières années, plus du tiers des enseignants de la province ne sont pas légalement qualifiés, selon les plus récentes données disponibles. Une situation qui mine la qualité des services offerts aux élèves à besoins particuliers et alourdit la tâche du personnel scolaire qualifié, en plus de nuire à sa rétention, relèvent experts et enseignants, qui décrivent un cercle vicieux.
En 2023, la vérificatrice générale du Québec d’alors, Guylaine Leclerc, dévoilait dans un rapport que plus du quart des enseignants de la province, soit près de 31 000 enseignants, étaient considérés comme non légalement qualifiés pendant l’année scolaire 2020-2021. Ces personnes offrent des services d’enseignement dans des écoles même si leur qualification est insuffisante pour leur donner accès au brevet d’enseignement ou à une autorisation légale officielle délivrée par Québec.
Cette proportion a toutefois continué d’augmenter pendant la pandémie pour flotter depuis autour de 35 %, a constaté Le Devoir après avoir effectué une demande d’accès à l’information auprès du ministère de l’Éducation nationale.
On comptait ainsi 45 754 enseignants non légalement qualifiés au Québec au cours de l’année scolaire 2024-2025, une hausse de 2,7 % par rapport à l’année précédente.
« C’est une situation dont on doit se préoccuper, parce que d’être non légalement qualifié, ça veut dire de ne pas avoir toute la formation nécessaire pour occuper un poste d’enseignant, et ça amène plusieurs complications dans le milieu », relève le président de la Fédération des syndicats de l’enseignement, Richard Bergevin.
On ignore si le nombre d’enseignants non légalement qualifiés a augmenté ou diminué depuis, les données pour l’année scolaire 2024-2025 étant les plus récentes disponibles, a confirmé le ministère au Devoir.
De ces enseignants sous-qualifiés, 9719 disposaient alors d’une tolérance d’engagement leur donnant le droit, de façon « exceptionnelle et temporaire », d’obtenir un contrat d’enseignement. Cette tolérance peut être renouvelée pendant plusieurs années avant qu’un enseignant ne soit contraint d’entamer une démarche qualifiante.
La majorité des autres enseignants sous-qualifiés — 36 035 en 2024-2025 — doivent pour leur part se contenter d’effectuer de la suppléance occasionnelle pour combler des absences de courte durée puisqu’ils ne sont pas autorisés à assumer la charge complète d’une classe à moyen ou long terme.
Qualité des services
« Il y en a qui sont très motivés, puis il y en a qui se débrouillent quand même bien. Mais de façon générale, ce sont des gens qui ont besoin de plus d’accompagnement », note la présidente de l’Association montréalaise des directions d’établissement scolaire, Kathleen Legault, au sujet des enseignants non légalement qualifiés.
La présence de nombre d’entre eux dans une école peut donc avoir pour effet de surcharger le personnel qualifié qui est appelé à les accompagner au quotidien, et donc nuire à sa rétention, prévient-elle. Or, le manque d’enseignants d’expérience dans les écoles se répercute ensuite sur la qualité de l’encadrement des élèves, ce qui peut influer sur « leur réussite », poursuit Mme Legault.
Mylène Leroux, professeure au Département des sciences de l’éducation de l’Université du Québec en Outaouais, craint particulièrement que cette situation n’affecte les élèves à besoins particuliers, dont les besoins « immenses » peuvent difficilement être comblés, selon elle, par des personnes dont la formation est incomplète.
La présidente de l’Association des doyens, doyennes et directeurs, directrices pour l’étude et la recherche en éducation au Québec, Anabelle Viau-Guay, constate pour sa part que la qualification insuffisante d’un enseignant peut nuire à sa rétention, celui-ci ne maîtrisant pas « toutes les compétences qu’on doit avoir quand on veut diriger un groupe et amener les élèves vers la réussite ». Cette mission prend alors la forme d’une montagne d’apparence insurmontable.
« Ça devient des charges de travail très importantes. Alors, on voit souvent des gens qui arrivent dans le milieu et qui repartent après un certain temps. C’est malheureux, et ça fait du roulement devant la classe, ce qui, évidemment, n’est pas souhaitable pour les élèves », souligne Richard Bergevin.
58 voies rapides, des résultats attendus
Afin de s’attaquer à ce problème, l’ancien gouvernement caquiste avait annoncé en 2023 la mise en place de formations universitaires accélérées en enseignement afin de permettre à des étudiants détenant un baccalauréat et travaillant déjà dans un centre de services scolaire d’obtenir une autorisation légale d’enseigner — et donc de devenir légalement qualifiés.
Depuis, 58 de ces programmes courts ont été ajoutés au Règlement sur les autorisations d’enseigner. Il s’agit de 21 programmes de 30 crédits menant à un diplôme d’études supérieures spécialisées (DESS) et de 37 maîtrises qualifiantes de 45 crédits, a indiqué le ministère de l’Éducation nationale au Devoir.
En réponse à notre demande d’accès à l’information, le ministère a toutefois mentionné qu’il ne dispose « d’aucun document » portant sur le nombre d’étudiants qui se sont inscrits à ces programmes depuis leur création, ni sur ceux qui ont obtenu par la suite une autorisation légale d’enseigner.
Il est donc « trop tôt » pour savoir si ces programmes ont contribué à réduire, lors des deux dernières années, le nombre d’enseignants non légalement qualifiés, constate Kathleen Legault. « Il va falloir se demander si ça marche. Est-ce une vraie solution ? Ou faut-il plutôt mettre plus d’efforts pour mieux soutenir les jeunes qui prennent le parcours régulier [pour devenir enseignants] ? En ce moment, on ne le sait pas », laisse-t-elle tomber.
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