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Friday, October 16, 2026

«You Can See Everything»: la vérité si elle ment

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Parfois une œuvre réussit à concentrer l’époque. Voici une de ces réussites et ça en est toute une : la production You Can See Everything, qu’il faut d’ores et déjà placer dans une classe au sommet. À preuve, la création exceptionnelle, tournée pendant plusieurs années, pourrait se retrouver dans la course pour l’Oscar du meilleur film, une première pour un documentaire.

C’est que cette synthèse de très haut niveau saisit d’une manière originale notre monde marqué par la post-vérité, où nous sommes constamment épiés par les caméras, où la fiction et la réalité s’entrechoquent au point de ne plus se distinguer. Le tout avec en toile de fond une histoire de milliardaire de la technoscience déchue. Franchement, qui dit mieux ?

Reprenons. You Can See Everything suit Elizabeth Holmes (et son mari, Billy Evans) environ un mois avant son incarcération à la suite de sa condamnation en 2022 pour fraudes technologiques et financières avec sa compagnie Theranos, spécialisée dans les examens médicaux. Le projet est lancé à l’invitation du couple à deux documentaristes, l’Américain Lance Oppenheim et le Canadien Nathan Fielder, chargé des entrevues à l’écran.

L’équipe a obtenu carte blanche pour tout montrer, comme l’annonce le titre tiré d’un texto de Mme Holmes. Une scène montre le beau Billy nu sous la douche, comme pour souligner l’accès total aux protagonistes qui n’ont rien à cacher. Les micros captent même les conversations à distance. M. Fielder finit par s’installer dans une chambre d’amis de la maison familiale à San Diego. Il regarde dans un lit, avec le couple, la série biographique The Dropout, qui met en vedette Amanda Seyfried dans le rôle de l’inventrice-entrepreneuse honnie.

Thème du mensonge

Dès les premières minutes, Mme Holmes explique qu’elle veut exposer qui elle est « vraiment » pour tenter de changer l’opinion générale à son sujet. Après avoir fondé Theranos à l’âge de 19 ans, en 2003, elle est devenue la plus jeune self-made milliardaire des États-Unis, mais est tombée en disgrâce à partir de 2015 quand les enquêtes ont révélé l’ampleur de la fraude.

Le sujet en apparence simple, banal, peut donc être celui d’une tentative de réhabilitation réputationnelle. L’angle se complexifie au fur et à mesure des trois heures de traitement. Le thème du mensonge sous diverses formes, y compris à soi-même, s’impose très rapidement et pendant toute la production.

Au bout du compte, Elizabeth Holmes donne l’impression de jouer un double d’elle-même, comme Amanda Seyfried. « Ils ne jouent pas mon rôle. Ils jouent un personnage que j’ai créé », dit-elle en parlant des médias dans une entrevue accordée au New York Times, ce qui se retrouve au centre de l’enquête et du processus documentaire.

Les questions sur les rapports entre la réalité et la fiction ajoutent une autre couche de complexité. You Can See Everything semble emprunter aux codes du documenteur, mais aussi à ceux de la téléréalité et de la vie en ligne, bref à tout ce qui caractérise notre époque « ego.com ». Le travail force même constamment à se demander si ce qui est montré et dévoilé est arrangé avec la complicité des protagonistes et des gars des vues.

Un monde hypermédiatisé

Nathan Fielder continue ainsi à actionner une mécanique expressive « gonzo », ultrasubjective et immersive éprouvée dans ses productions précédentes. Dans The Rehearsal, il permet à des gens ordinaires de se préparer à une future rencontre pénible en répétant les conversations à venir dans un décor reproduit à l’identique. Dans la série Nathan For You, il pastiche les experts en gestion en donnant des conseils à des entreprises en difficulté avec un résultat digne d’une performance artistique.

Cette fois, le maître de l’illusion fait face à une rivale à son niveau. Elizabeth Holmes a quand même à son crédit de supermythomane des années passées à berner le milieu scientifique, les médias, les investisseurs. Dès leur premier échange, l’intervieweur lui rappelle les causes de la condamnation qui l’enverra en prison pour 11 ans. Elle lui réplique en pleurant qu’elle ne ment jamais…

Fielder tente de prouver le contraire tout en multipliant les malaises. La scène des derniers moments du couple à la veille de l’incarcération invite à la réflexion sur les limites éthiques acceptables du cinéma à l’ère de la post-vérité et sur le voyeurisme massifié de notre monde hypermédiatisé où tout se montre et se voit.

Après l’incarcération de la coupable à la prison de Bryan Camp (incidemment celle où est détenue Ghislaine Maxwell, la complice condamnée de Jeffrey Epstein), au Texas, le documentaire bascule dans une autre dimension. La comédienne Amanda Seyfried, qui a gagné un Golden Globe en incarnant Elizabeth Holmes à l’écran, se joint alors à l’équipe pour analyser et réinterpréter certaines déclarations enregistrées dans la première partie. Des scènes non captées par les caméras ou les micros sont rejouées par le double de Mme Holmes.

Le but supposé reste de prendre le couple en défaut. Le moyen employé ajoute des couches de sens et de perplexité. Le questionnement débouche alors sur l’autoréférentialité de cet objet culturel, selon une autre mécanique typique de l’époque. Le documentaire oscarisable expose même jusqu’à la toute dernière réplique le paradoxe de l’observation faisant que les personnes observées altèrent la neutralité et les sentiments des personnes observatrices, selon un autre principe incontournable de notre temps.

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