Charlevoix, une région entre fleuve, montagnes et désillusion électorale
Charlevoix–Côte-de-Beaupré est le théâtre d’une lutte à trois entre la députée sortante de la Coalition avenir Québec (CAQ), Kariane Bourassa, l’ancienne libérale convertie au camp conservateur Caroline Simard et l’ex-journaliste de Radio X passé au Parti québécois François Gariépy. D’ouest en est, Le Devoir a parcouru la circonscription pour constater les enjeux qui préoccupent la région. Premier arrêt : l’île d’Orléans.
Depuis cinq générations, la famille Plante cultive ses champs au flanc des falaises chantées par le plus connu des insulaires, Félix Leclerc. Pendant que les tracteurs s’activent au milieu des courges, le soleil, lui, peint des reflets d’or sur le Saint-Laurent. C’est dans ce décor idyllique, mais enlaidi par les pylônes de transport à haute tension plantés par Hydro-Québec entre 1965 et 1973, que le troisième lien promu par Éric Duhaime et le camp conservateur prendrait racine.
« Voyons donc », lance en rigolant le patriarche, Alain Plante, ponctuant son rire du juron qui rime avec « réglisse ». « Il jase pour gagner son élection, mais ça ne se fera jamais sur l’île, il le sait ben. »
Même si le pont tant attendu au sud du fleuve apparaîtrait dans sa cour et que l’élargissement souhaité du chemin Prévost pose un risque d’expropriation pour la ferme, le père de famille aux mains calleuses a déjà vu neiger.
« Le troisième lien, c’est le dernier de mes soucis, lance Alain Plante avec quelques mots d’église supplémentaires. Ils s’amuseront avec le BAPE [Bureau d’audiences publiques sur l’environnement], le MAPAQ [ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation], la CPTAQ [Commission de protection du territoire agricole du Québec] et le monde d’icitte qui ne veut rien savoir de t’ça ! »
De l’autre côté de l’île, le projet de pont conservateur ne récolte pas plus la faveur. « Je trouve ça absurde », lance Catherine Monna, une des deux « filles » de l’entreprise familiale Cassis Monna & Filles. « Il faut faire attention à cet écrin de beauté. Dans 100 ou 200 ans, on va être très contents d’avoir cet espace vert pour les générations futures. »
Par contre, cette île labourée depuis des siècles a de plus en plus soif, et c’est la sécheresse devenue cyclique qui la préoccupe avant tout.
« L’eau est une denrée précieuse et limitée qui commence à manquer, constate la femme d’affaires. Dans les champs, ça arrive que nous ne puissions pas arroser pendant quelques jours parce que les bassins d’irrigation sont vides. C’est un réel enjeu, et je trouve terrible d’entendre si peu parler d’environnement dans cette campagne. »
Fille d’un père qui a fui la guerre en Europe, Catherine Monna trouve « un peu dégoûtante » la tolérance de certains partis à l’égard de discours et de comportements condamnables.
« J’ai l’impression qu’il y a des choses qui passent maintenant qui ne seraient pas passées il y a dix ans, souligne-t-elle. Il faut faire attention vu ce qui se passe aux États-Unis et en Europe. Il y a une hypocrisie et un danger à juste passer l’éponge. »
Un « trou au cœur » à Baie-Saint-Paul
À Baie-Saint-Paul, les quidams profitent des beaux jours pour flâner sur la rue Saint-Jean-Baptiste. Les touristes abondent, les terrasses bourdonnent, mais, dans les salles et les cuisines, le niveau de préoccupation à l’égard du manque de main-d’œuvre va croissant.
« C’est la même réalité pour tout le monde », observe Moranne Tremblay, jeune copropriétaire de L’Accalmie, un restaurant ouvert il y a à peine quelques mois. « On a beaucoup de gens durant l’été, mais ils viennent souvent pour la haute saison et partent quand ça devient plus tranquille. Ça représente quand même un défi. »
Dans cette région plus âgée que la moyenne québécoise, c’est de plus en plus une main-d’œuvre immigrante qui comble les besoins des entreprises. Le visage local change, de nouvelles couleurs s’ajoutent à la palette charlevoisienne.
« Quand je suis arrivée à Saint-Urbain, j’avais un monsieur algérien au-dessus de chez moi », raconte Corinne Tremblay, une native de Charlevoix qui travaille dans le service à la clientèle. « Aujourd’hui, c’est une autre culture. C’était la même chose quand j’habitais à Baie-Saint-Paul. Quand j’ai déménagé, c’est un nouvel arrivant qui a loué mon appart. »
Ce sang neuf insuffle une vitalité économique, mais aussi sociale, à la région de Baie-Saint-Paul, observe Annie Simard, responsable des communications pour les Services de main-d’œuvre L’Appui. « Es-tu allé dans une couple de restaurants, de commerces, d’épiceries, de CHSLD… ? Ce sont tous des gens qui vivent et qui travaillent parce qu’il y a des nouveaux arrivants qui sont venus ici. »
Depuis que le fédéral a fermé les valves de l’immigration, l’organisme d’accompagnement à l’emploi voit presque chaque semaine des gens se faire montrer la porte du pays. « Chaque fois, ça fait un trou au cœur de la communauté, déplore Annie Simard. Ces gens-là ont des voisins, des collègues, des enfants qui vont à l’école, qui ont des amis, qui ont été élevés ici. Amener des gens de force dans l’avion, les obliger à laisser leur famille derrière, ça me dépasse. C’est-tu vraiment ça que nous voulons, comme société ? »
« Notre réalité n’est pas celle de Montréal, ajoute Constantino Duclos, directeur général adjoint de L’Appui. Pourquoi nous, en région, sommes pénalisés à cause d’une problématique qui ne nous concerne pas ? »
Une région boudée par les touristes et les élus
Attablé à l’auberge sur Mer, l’ancien maire de Saint-Siméon Sylvain Tremblay pousse un long soupir quand Le Devoir l’interroge sur les élections en cours. « Ça me tanne de voir que Charlevoix, depuis des années, est offerte en cadeau par les partis qui aspirent au pouvoir. »
Les candidats défilent dans l’est de Charlevoix d’une campagne à l’autre, déplore cet infatigable défenseur de sa région, avec l’entrain de touristes extatiques devant la beauté du lieu. « Je n’ai pas besoin d’un touriste, moi. Viens voir les chiffres à Saint-Siméon et à Baie-Sainte-Catherine : on est parmi les pires régions du Québec. La preuve, c’est que la MRC est dévitalisée. »
L’est de Charlevoix vieillit et se vide lentement mais sûrement, suspendu à la route entre Baie-Saint-Paul et Tadoussac sans parvenir à attirer la manne touristique, qui défile sans s’arrêter dans ses villages. Avec une population qui recule et un poids électoral en diminution par rapport à l’extrémité ouest de la circonscription, deux fois plus peuplée en raison de sa proximité de Québec, la région aurait besoin d’un électrochoc pour que son pouls batte de nouveau.
Aux yeux de Sylvain Tremblay, la création d’un parc national entre son village et Baie-Sainte-Catherine représente cette planche de salut. « Si on n’a pas ce parc-là, souligne-t-il, on est mort. » S’il y avait un pont au-dessus de la rivière Saguenay, les hordes de touristes de Tadoussac pourraient traverser « de notre bord, croit l’ancien maire, pour manger et dépenser ici ».
« Entends-tu quelqu’un parler de ça depuis le début de la campagne ? Non », répond-il à sa propre interrogation. « Ça finit par décourager : nous, ici, on se mobilise, on fait ça de haut d’études pour convaincre Québec de s’intéresser à notre réalité et à nos projets, ajoute l’ex-élu en mimant une pile de documents, mais ça ne donne rien. »
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