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Saturday, October 31, 2026

Éloge des différences dérangeantes

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Une fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.

Toute liberté est conditionnée. Elle n’est jamais opérante sans que des facteurs et contraintes extérieures ne l’influencent et, parfois, l’orientent de manière déterminante. Toutes les pensées, paroles, attitudes et actions sont nées de l’exercice d’une liberté conditionnée. Une liberté conditionnée est une liberté qui s’épanouit dans l’interdépendance entre l’intériorité et des phénomènes extérieurs.

Le théologien et philosophe juif Abraham Joshua Heschel (1907-1972) a marqué le XXe siècle. Pour Heschel, la liberté est fondatrice de l’humanité. L’être humain s’exprime en exerçant sa liberté face à des phénomènes de la vie quotidienne. Heschel avançait que la liberté permet d’aller au-delà de son propre moi. C’est pourquoi il affirmait que l’exercice de la liberté est en soi un événement.

Car le dépassement du moi par lui-même n’a rien de banal. Il peut permettre de grands élans d’altruisme et de compassion envers les gens qui sont opprimés. C’est là que se manifeste la grandeur de l’humanité.

Liberté et responsabilité

Les êtres humains s’influencent les uns les autres. C’est vrai non seulement pour les valeurs fondamentales, les priorités de vie et les convictions les plus profondes, mais également pour les sentiments et les émotions.

Qu’il s’agisse d’émotions positives ou négatives, elles ont été apprises tout au long de la vie. Chaque individu les a développées en tenant compte de divers facteurs et conditionnements extérieurs. Cela ne lui enlève aucunement sa responsabilité, car ces conditionnements ne sont pas des déterminismes.

La liberté individuelle peut encore être exercée. Avec la liberté vient la responsabilité, disait Heschel : exercer sa liberté à travers des choix, c’est assumer les conséquences de ces choix.

Se souvenir de ces conditionnements de l’action ainsi que de la responsabilité d’assumer les conséquences de son action, c’est voir autrement chacune des paroles, attitudes ou actions qui sont posées par soi ou devant soi. C’est le rappel que toute liberté est conditionnée, mais que tout exercice de la liberté impose la responsabilité.

Aucune responsabilité ne pourrait être soutenue en l’absence de liberté, soutenait Heschel, car la liberté constitue l’essence même de tout être humain.

Commune humanité

Tout être humain a conscience de faire partie de l’humanité. L’Histoire n’est possible qu’à travers un enracinement existentiel qui suppose l’exercice de la liberté et le fardeau d’assumer à la fois des responsabilités individuelles et des responsabilités collectives, celles-ci retombant en partie sur chaque individu qui participe au monde dans lequel il vit.

Pourtant, la différence radicale des autres fait souvent oublier la commune humanité.

Les interprétations de la commune humanité peuvent être innombrables, selon les époques et les lieux ainsi que selon les interprètes concernés, mais elles convergent souvent en une définition des tenants et aboutissants de l’intériorité.

De manière générale, il se dessine un vaste pan d’éléments communs de l’intériorité : émotions et sentiments, raison et jugement, peurs et complexes, imagination, mémoire et anticipation, valeurs et vertus, principes et croyances. L’ensemble de ces traits de l’intériorité peut adopter différentes directions, autant vers la construction d’un mieux-vivre-ensemble que vers son anéantissement. La trame de fond fait cependant entendre la lutte constante entre une volonté de pouvoir et de domination, d’une part, et une volonté d’harmonie et d’égalité, d’autre part.

La conscience de la commune humanité est ébranlée chaque fois qu’un être humain est marginalisé, dénigré, exploité, discriminé ou harcelé. L’humanité se fracture de l’intérieur : on a beau tenter de la rapiécer, c’est peine perdue.

Toutes les différences de personnalité, de croyance ou de mode de vie qui déstabilisent, choquent ou insécurisent des gens peuvent les pousser à adopter des comportements déshumanisants. Les femmes et les personnes racisées ont subi cette déshumanisation de leur être depuis des siècles. Dans nombre de sociétés, la diversité sexuelle suscite encore aujourd’hui une intolérance qui fait fondre la commune humanité comme neige au soleil. Le respect de la différence des autres est exigé par une conscience authentique de la commune humanité.

Il serait contradictoire de reconnaître que tous les êtres humains font partie de la même humanité et, du même souffle, pratiquer la marginalisation, le dénigrement, la discrimination ou le harcèlement envers les membres de certains groupes qui reflètent la diversité avec laquelle se décline la commune humanité.

Solidarité

Abraham Joshua Heschel fut l’un des plus grands théologiens et philosophes juifs du XXe siècle. Il était aux côtés de Martin Luther King lors de la célèbre marche pour les droits civiques des Noirs aux États-Unis en 1965. Pour Heschel, c’était une exigence éthique que de lutter aux côtés des opprimés, peu importe la nature de leur oppression. Heschel avait également souhaité et prédit que des femmes pourraient un jour avoir accès au rabbinat.

Bien qu’il y ait eu un précédent important à cet effet avant la mort de Heschel (Regina Jones est devenue rabbine en 1935), il demeure que la possibilité pour les femmes de devenir rabbines était assez limitée. Mais en 1972, l’année du décès de Heschel, Sally Priesand fut la première femme à devenir rabbine aux États-Unis.

Heschel avait vu juste : le judaïsme pourrait rendre possible l’ordination de femmes comme rabbines. La lutte pour les droits civiques des Noirs aux États-Unis ainsi que l’accès progressif des femmes au rabbinat étaient, pour Heschel, des exigences éthiques. Car dans les deux cas, il y avait une injustice flagrante qui était commise.

Ces deux situations ont un point en commun : l’exigence de dénoncer l’injustice afin de la corriger au mieux et le plus rapidement possible. Comme disait Heschel, chaque personne porte en elle toute l’humanité. Chaque fois qu’un individu est blessé, c’est toute l’humanité qui est blessée.

Si on prenait toute la mesure de ce principe, on comprendrait qu’il faille dénoncer toutes les injustices qui sont faites aux gens dont les différences déstabilisent certaines personnes, les choquent ou les poussent dans une profonde insécurité intérieure.

Les victimes de ces injustices sont nombreuses. Mais on peut compter parmi elles : les femmes (dans un monde patriarcal où les femmes sont dévalorisées et tenues à l’écart), les personnes racisées (dans un monde qui refuse d’accepter le pluralisme dans toutes ses déclinaisons : un monde au pluralisme restreint), les homosexuels (dans un monde où l’hétérosexualité est le modèle dominant, renforcé par des préjugés et stéréotypes envers toute autre orientation sexuelle : le monde de l’uniformité), les drag queens (dans un monde où l’imagination est contrôlée à l’intérieur de cadres préétablis : le monde de la créativité limitée) et les itinérants (dans un monde de production et d’hyperconsommation qui se désintéresse de la situation des plus affligés : le monde de l’indifférence aux plus démunis).

Diversité humaine

Adhérer au principe de solidarité humaine développé par Heschel aurait pour effet d’accroître substantiellement la capacité de compréhension, d’écoute, de respect, d’altruisme et de compassion. Le monde ne pourrait plus tourner de la même manière. Les fondations du statu quo seraient définitivement ébranlées.

Le monde du patriarcat, le monde du pluralisme restreint, le monde de l’uniformité, le monde de la créativité limitée et le monde de l’indifférence aux plus démunis : tous ces mondes oppressants auraient de moins en moins de portée sur la vie sociale, culturelle, économique, politique ou même spirituelle. Seule subsisterait la merveilleuse diversité humaine, ancrée dans une commune humanité.

La seule manière de développer une authentique conscience de la commune humanité, c’est d’accepter la richesse que représentent toutes les diversités comme autant d’expressions de la capacité de l’être humain de s’accomplir pleinement à travers les différents volets de son identité, surtout celles qui sont les plus dérangeantes.

Car le véritable défi, c’est d’accepter les différences les plus déstabilisantes en conservant sa sérénité intérieure, son ouverture d’esprit et sa capacité d’adaptation. Pour expérimenter une authentique conscience de la commune humanité, il faut dénoncer toutes les situations déshumanisantes et, du coup, réduire l’attractivité des « mondes oppressants » qui entretiennent l’illusion qu’une commune humanité peut exister sans des diversités ouvertes à l’infini.

Avec le principe de solidarité humaine développé par Heschel, tout un chacun peut développer son intériorité en l’orientant vers l’égalité inaliénable de tous les êtres humains, porteurs de différences qui les définissent individuellement. D’une solidarité avec tous les êtres qui sont opprimés, sans exception, peut naître une dénonciation constante des injustices qui affectent les innombrables victimes de l’intolérance.

Appuyer la lutte de tous les opprimés, c’est se positionner du côté de la commune humanité.

Pour proposer un texte ou pour faire des commentaires et des suggestions, écrivez à Dave Noël à dnoel@ledevoir.com.

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