«Le retour de Trump à la Maison-Blanche»: le trumpisme est bien plus qu’une affaire américaine
À force de provoquer des scandales, Donald Trump aurait-il réussi à banaliser ce qui, hier encore, aurait suscité l’indignation ? C’est l’un des phénomènes qu’examinent Karine Prémont et Marie-Eve Carignan dans un essai paraissant ce lundi aux éditions Somme toute / Le Devoir.
Les deux professeures y décortiquent entre autres comment les méthodes du président américain ont traversé la frontière, inspirant certains responsables politiques au Canada et au Québec. Leur analyse remet également en question une croyance bien ancrée dans les esprits, celle que nos institutions et notre culture politique suffiraient à nous protéger des dérives observées chez nos voisins du Sud.
« Il n’y a plus de filtre », lâche Karine Prémont en entrevue téléphonique. Lors de son premier passage à la Maison-Blanche, de 2017 à 2021, le milliardaire républicain devait encore composer avec des conseillers capables de lui tenir tête, voire de s’opposer à certaines de ses décisions. « Ce temps semble désormais révolu. Les barrières sont tombées, les freins ont été levés », confirme la politologue.
Maintenant qu’il s’est entouré de collaborateurs moins enclins à le contredire, le président Trump dispose, selon l’autrice, d’une latitude considérable pour imposer ses volontés, quitte à détourner les institutions de leur mission. Elle s’inquiète notamment de l’instrumentalisation du département de la Justice pour s’en prendre à ses adversaires politiques.
C’est cette dérive autoritaire que scrutent Karine Prémont et Marie-Eve Carignan dans leur nouvel essai, Le retour de Trump à la Maison-Blanche. Défis médiatiques et démocratiques pour le Québec et le Canada. Toutes deux professeures à l’Université de Sherbrooke (la première en politique appliquée ; la seconde en communication), elles avaient déjà exploré la fascination médiatique pour Donald Trump dans La Maison-Blanche vue du Québec, paru en 2021. Cette fois, leur regard se porte sur les conséquences de ses méthodes politiques pour la démocratie américaine, mais aussi sur leurs répercussions au Québec et dans le reste du Canada.
En effet, l’influence du trumpisme se fait aussi sentir dans la communication politique canadienne. Certains élus privilégient désormais les influenceurs et les plateformes partisanes pour s’adresser directement aux électeurs, sans passer par les journalistes et leurs questions parfois embarrassantes. « Une manière de cultiver une image d’authenticité, de donner l’impression de “parler vrai” et de “parler franc” », souligne Karine Prémont.
Parmi les exemples examinés dans l’essai figure notamment le chef conservateur Pierre Poilievre, dont certaines méthodes rappellent celles du président américain. Faut-il pour autant voir dans le chef conservateur un Trump canadien ? La comparaison a ses limites, prévient la politologue. « Il y a une résistance peut-être plus grande qu’aux États-Unis à ces tactiques », estime-t-elle, précisant que les journalistes d’ici lui semblent plus solidaires, et le public canadien et québécois, moins porté sur la confrontation que chez l’oncle Sam.
Les institutions y sont aussi pour quelque chose, croit Karine Prémont. Elle indique que le président américain est élu séparément du Congrès. « Chez nous, les chefs dépendent de leur parti et de la confiance de l’assemblée. La personnalisation du pouvoir y rencontre donc des limites. »
Mais attention ! Ces garde-fous ne sont toutefois pas infaillibles. Karine Prémont met en garde contre une certaine tendance, au Canada comme au Québec, à regarder les dérives américaines avec le sentiment d’en être protégés. « Quelquefois, on donne l’impression que nous, ça ne peut pas nous arriver », fait-elle observer, avant de reconnaître qu’elle n’en est « plus aussi certaine ». Pour la politologue, le danger serait justement de considérer le trumpisme comme un phénomène lointain, sans voir les fragilités de nos propres institutions démocratiques.
Paradoxe médiatique
Dans leur essai, Karine Prémont et Marie-Eve Carignan passent au crible les relations aussi conflictuelles que paradoxales qu’entretient Donald Trump avec les médias. Le président américain ne se contente plus de multiplier les attaques contre les journalistes qui lui déplaisent.
Il cherche aussi à leur fermer les portes du pouvoir. On l’a vu en 19 septembre dernier où des reporters de CNN, de MS NOW et de Politico se sont ainsi vu refuser l’accès à la Maison-Blanche, leurs accréditations ayant été désactivées ou confisquées. Une décision finalement bloquée par la justice fédérale.
« Pourtant, derrière cette confrontation permanente se cache une forme de dépendance mutuelle. Trump, quoi qu’il en dise, a besoin des médias », précise Karine Prémont.
De leur côté, les médias trouvent dans les frasques du président une source presque inépuisable d’audience, poursuit-elle. Une relation de dépendance malsaine qui place les rédactions devant un dilemme délicat : celui d’informer sans alimenter la surenchère médiatique savamment entretenue par Donald Trump. « Fragilisées financièrement et soumises à la concurrence des plateformes numériques, les rédactions se retrouvent ainsi entraînées dans une course à l’information où les controverses prennent parfois le pas sur les enjeux de fond. »
À cela s’ajoute la difficulté, même pour les spécialistes, de décrypter une présidence américaine qui échappe souvent aux grilles de lecture habituelles. « On se retrouve à être un peu plus dans le commentaire que dans l’analyse », constate la politologue.
L’essai s’inquiète aussi du rapprochement entre la Maison-Blanche et les géants de la technologie que sont Meta, Google, Amazon et X. Une proximité dictée avant tout par des intérêts économiques, estime Karine Prémont. « Ces gens-là sont là principalement pour s’assurer de la déréglementation de leur secteur d’activité », souligne-t-elle, évoquant aussi la perspective de lucratifs contrats publics. Mais cette alliance demeure alarmante, puisque plusieurs de ces entreprises contrôlent des plateformes où prolifère la désinformation, avec les risques qu’elle fait peser sur le débat démocratique.
Pour les deux autrices, la prolifération des fausses nouvelles représente une menace majeure pour les démocraties, y compris au Québec et au Canada, où se propage également la désinformation venue des États-Unis. De plus, l’intelligence artificielle risque d’alimenter le phénomène en permettant du contenu vidéo ou audio toujours plus difficile à distinguer de la réalité. « Chacun va vivre dans sa réalité », avance Karine Prémont.
Au-delà de la manipulation de l’opinion publique, c’est la capacité même des citoyens à s’entendre sur des faits qui se trouve fragilisée, selon la politologue. « Ça va devenir de plus en plus difficile de demander des comptes aux dirigeants. »
Car si une déclaration douteuse ou une preuve embarrassante peut désormais être rejetée comme une fabrication, comment distinguer alors le vrai du faux ? « Je crains de voir s’installer une société où chacun se réfugie dans ses propres certitudes, au point de rendre tout véritable débat démocratique impossible », conclut-elle.
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