Immobilier | Briser des vies en toute légalité

Il y a toujours eu des individus sans scrupule qui ont profité des autres pour s’enrichir. Le problème, c’est que les réseaux sociaux leur permettent désormais de partager leurs trucs avec des milliers de personnes. Ça donne ce qu’on a pu voir jeudi dernier à l’émission Enquête, de Radio-Canada.
Publié à
On y a découvert l’univers des influenceurs immobiliers qui offrent des formations en ligne. Oui, ils sont rendus assez nombreux pour constituer un univers.
D’autres s’attribuent plutôt le titre de coach en immobilier, d’investisseur ou de spéculateur… Peu importe, ils font à peu près tous la même chose : ils vendent un mode de vie rempli de signes de dollars et de portes.
À les entendre, n’importe quel nono peut devenir millionnaire en 10 ans avec leurs astuces. L’un d’eux parle même de « rendement infini ».
Ce qui n’est pas annoncé d’emblée dans leurs vidéos, c’est que cet enrichissement promis se fait dans certains cas sur le dos des locataires qui ne connaissent pas leurs droits ou qui n’ont pas la force de se battre.
Le populaire influenceur Cory Albert explique à la journaliste Pasquale Turbide qu’il faut trouver des immeubles remplis de locataires qui ne sont pas « combatifs ». Ensuite, on augmente leur loyer de manière très importante (de 600 $ à 1000 $ par mois) pour faire bondir la valeur de l’immeuble, ce qui permet d’emprunter. C’est légal et cette « optimisation » fonctionne très souvent, promet-il. Pourquoi s’en priver ?
PHOTO TIRÉE DE LA PAGE FACEBOOK DE CORY ALBERT
Cory Albert, influenceur immobilier
En pleine crise du logement, c’est plus odieux que jamais, car les personnes incapables financièrement de subir une telle hausse ne réussiront pas à trouver un logement comparable. À moins d’un miracle. Et déménager après des années au même endroit est une épreuve, surtout pour les aînés. Ceux qu’on voit dans le reportage sont découragés, parfois en larmes.
Les propos de la courtière immobilière Gabrielle Borgia sont les plus choquants.
IMAGE TIRÉE DU REPORTAGE DE RADIO-CANADA
Gabrielle Borgia, ex-courtière immobilière
La femme raconte qu’elle « target » des immeubles où vivent « des gens en difficultés financières et en précarité mentale », ce qui lui permet de faire du ménage. « Je torche des quartiers, je torche des villes. J’ai torché Hochelaga au complet ! » Parle-t-elle de vermine ? Non, elle parle d’êtres humains pauvres, vulnérables et démunis qui s’auto-évincent, incapables de soutenir une énorme hausse de loyer.
L’animatrice d’Enquête, Marie-Maude Denis, nous invite à ne pas faire de la courtière le « bouc émissaire de ce problème profond et complexe ». À son avis, il faut garder en tête « qu’elle dit crûment ce que plusieurs pensent et font dans le domaine ».
C’est le plus choquant.
On aimerait croire que la méthode de Gabrielle Borgia est unique. Malheureusement, même si son permis a été suspendu, le manège va continuer.
Parce que les lois permettent beaucoup de choses, ce qui devrait interpeller la nouvelle ministre de l’Habitation, Elsie Lefebvre. Il n’est pas interdit de doubler un loyer du jour au lendemain, ni d’expulser une personne en échange de quelques milliers de dollars. Il n’est même pas interdit d’inscrire sur un bail un loyer bien plus élevé que celui réellement payé pour faire bondir la valeur de l’immeuble.
Et c’est horrible d’y penser, mais en passant à la télévision, Gabrielle Borgia a peut-être donné ses meilleurs trucs à d’autres effrontés.
Parallèlement à ceux qui se filment, s’ajoutent de petits investisseurs dans l’ombre qui tentent eux aussi de profiter de l’explosion des loyers. Ils exagèrent de toutes sortes de manières, notamment en procédant à des évictions illégales.
Ceux qui se font prendre par le Tribunal administratif du logement (TAL) se retrouvent parfois avec leur photo dans le journal. C’est bien mérité.
Chaque récit montre à quel point l’intelligence humaine n’a pas de limite pour faire une passe d’argent rapide.
Mon exemple préféré : des propriétaires ont expulsé deux locataires en prétendant vouloir combiner leurs 4 ½ pour en faire une grande unité. Les locataires ont eu un doute en voyant deux cuisines sur les plans. Pas besoin de s’appeler Sherlock Holmes pour trouver ça louche ! Le TAL a finalement compris que l’agrandissement se résumait à l’ajout d’une porte factice entre les deux unités1.
Mardi, mon collègue Gabriel Béland a raconté comment l’expulsion de trois locataires sous un prétexte fallacieux a bousillé leur équilibre de vie. Un couple a reçu l’avis de reprise alors qu’un de ses enfants était hospitalisé pour des problèmes de santé mentale. Incapable de trouver un logement, il a dû acheter rapidement une propriété grâce à l’aide financière familiale, ce qui a fait tripler ses paiements mensuels. Quant à son voisin, il s’est mis à boire pour dormir, a développé des problèmes de santé et a suivi une thérapie. Le TAL conclut que la propriétaire Jo-Ann Marchand avait utilisé un « stratagème » pour vendre son immeuble inoccupé comme l’exigeaient les futurs acheteurs.
Face à la multiplication des entourloupettes, les locataires se retrouvent plus nombreux que jamais à se présenter devant le TAL pour faire valoir leurs droits.
L’an dernier, le nombre de demandes introduites, d’appels et de documents à traiter en lien avec la gestion des litiges a continué de croître et atteint « un niveau record ».
Résultat, les dépenses du Tribunal, financées par les fonds publics, ont bondi de 49 % en cinq ans.
Pendant que des influenceurs immobiliers s’enrichissent en accentuant la crise du logement abordable avec leurs stratégies, Québec doit chercher des solutions et payer les factures.
Regardez le reportage d’Enquête « Portes à tout prix » 1. Lisez « Un propriétaire doit verser 160 000 $ à deux locataires évincés » 2. Lisez « Une propriétaire doit payer 85 000 $ à des locataires victimes d’un stratagème »
KioskNews shows a cleaned-up reading view extracted from the publisher’s page — the original always lives on their site, not ours.