Le jour où le téléphone cesse de sonner
Un ancien premier ministre racontait qu’après avoir donné une conférence, il avait passé l’après-midi, fébrile, à arpenter le stationnement. C’était sa première apparition publique depuis son retrait de la politique. Il n’était pas perdu dans ses souvenirs, il tentait juste de se remémorer l’emplacement de sa voiture de location ! L’image fait aujourd’hui sourire, mais elle illustre quelque chose de beaucoup plus profond.
Quand on a été ministre, député ou conseiller politique, on embarque dans une voiture et on accepte de ne plus avoir le contrôle de sa propre vie ni du volant. L’agenda est rempli à ras bord. Le téléphone sonne. Chacun essaie de vous arracher une minute pour vous parler de son dossier et de ses priorités.
Vous êtes quelqu’un. Mais un jour, cette vie politique s’arrête. Et il n’y a plus personne. Le silence.
Le 6 octobre, certains se réveilleront avec la joie de la victoire. Pour les autres, ce sera la fin d’une étape professionnelle, voire d’une carrière. J’ai une pensée spéciale pour les gens du gouvernement Legault/Fréchette. La transition va être difficile. Il y aura un purgatoire.
Vous allez en afficher, des stigmates. J’écris d’une tribune offerte à l’ancien conseiller politique que je suis. Mais, après notre défaite en 2015, on ne se battait pas pour recruter les anciens du gouvernement Harper. Il n’y en avait que pour les ensoleillés de Justin Trudeau. Nous étions devenus des parias. Dans le monde médiatique. Dans le monde des affaires.
Votre téléphone va arrêter de sonner. J’avais toujours deux piles sur moi. Je vivais avec l’angoisse de tomber sous les 20 % avec mon BlackBerry. Après une défaite, nul besoin de traîner un chargeur.
Votre boîte de courriels va se vider. Plus de revue de presse à préparer ou à lire. Plus de textos pour vous « flagger » une manchette, un gazouillis ou un avis de dernière heure. Plus d’appel du cabinet du premier ministre pour demander une explication sur un dossier.
Curieusement, même les journalistes que vous avez jadis « ghostés » vont vous manquer. Vous allez vous surprendre à vouloir leur écrire pour jaser. Cette relation amour-haine entre politiciens et médias vous manquera.
Il n’y aura plus non plus de négociations avec le whip ou les autres députés. Plus de cartable pour la période des questions ou les comités parlementaires. Plus de rencontres interminables avec le bureau du sous-ministre, de deck pour le prochain Conseil des ministres. Plus besoin de plaider auprès des Finances ou du Conseil du trésor. Le bureau de circonscription va arrêter de se plaindre que son ministre n’est pas assez dans son comté.
Car la politique vous a demandé d’innombrables sacrifices. Ainsi qu’à votre famille. À vos amis. Vous avez raté des anniversaires, trop de matchs de soccer ou de moments importants de vos proches. Vous avez peut-être vous-même repoussé une union ou la création d’une famille. Ou vous avez subi une séparation durant votre mandat, car, même lorsque vous étiez présent, vous ne l’étiez pas vraiment. Combien de fois avez-vous quitté la table ou le restaurant parce qu’il y avait une crise à gérer ?
Vous avez sacrifié parfois votre santé, et très certainement vos heures de sommeil. Vous rêviez de vos dossiers la nuit. Vous avez parcouru d’innombrables kilomètres, mais vous n’avez pas assez marché en plein air. Trop de café et de sucre, pas assez de fruits et trop de gras. Vous avez carburé à l’adrénaline.
Vous ne revivrez probablement plus jamais ce sentiment. Cette fierté d’avoir contribué à améliorer, à bonifier ou à régler. À aider un commettant, une entreprise, une municipalité, ou à faire avancer l’aménagement d’une route ou d’un feu de circulation, l’obtention d’un passeport ou encore une demande d’immigration.
Vous vouliez parler à n’importe quel organisme ou dirigeant, il vous rappelait dans l’heure. Vos appels après la politique ne seront pas rendus.
Vous allez postuler pour des emplois. Vous serez en compétition avec des dizaines d’anciens collègues, avec la même expérience et les mêmes compétences… pour un seul poste. Vous n’allez pas avoir la job parce que vous êtes « tagué ». C’est injuste. Je le sais.
Vous allez vouloir faire ce que vous n’avez pas eu le temps de faire durant vos années en politique. Voyager, lire, regarder des séries. J’ai commencé Game of Thrones en 2016, après cinq saisons.
Le soir de notre défaite, je suis allé au chalet de mes parents en Estrie. Le lendemain, j’ai acheté une masse et une Sawzall, une scie de démolition. Et sans me demander si c’était un mur porteur, j’ai fait tomber le mur. C’était ma façon de me défouler. J’avais fait quatre ans de gouvernement. Pour certains de mes collègues qui étaient là depuis deux mandats, certains trois, ce n’était pas si mal. Pour coller à l’alternance et parce qu’on était usés.
On dit souvent qu’on choisit quand on va en politique et que ce sont les électeurs qui décident de la fin. C’est vrai. Je n’ai pas eu l’occasion de savoir jusqu’où je pouvais me rendre avant de me faire démissionner.
Des personnes vont vous tourner le dos. Il faudra parfois recommencer plus bas que vous ne le souhaiteriez. Des portes resteront fermées. Tenez-vous droit, la tête haute. Un jour, on reconnaîtra votre contribution au Québec, à quelque chose de plus grand que vous.
Le service public ne disparaît pas le soir d’une élection. Votre contribution ne disparaît pas non plus quand vous rendez votre carte d’accès au parlement.
Cette année, j’ai retrouvé des centaines de collègues à Ottawa pour les 20 ans de la première victoire du gouvernement Harper. C’était notre premier événement ensemble. On était fiers. Cela a pris dix ans pour qu’on souligne notre contribution.
En 2015, j’ai rencontré Catherine Fournier et Marwah Rizqy lors de débats sur la scène fédérale. Nous étions des adversaires. Tout comme moi, elles ont perdu. On ne peut pas dire aujourd’hui que leur défaite de 2015 a sonné la fin de leur carrière. Ce n’était qu’une étape.
Et comme dirait Jean Charest, ça fait du bien d’avoir les deux mains sur le volant.
Rodolphe Husny a été conseiller politique dans le gouvernement Harper; il est aujourd’hui chroniqueur, analyste politique et conférencier.
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