Résilience climatique : à quoi nos villes doivent-elles se préparer d’ici 2040?

Le Canada se dirige vers un réchauffement climatique inévitable de 2,7 degrés en moyenne par rapport à l'ère préindustrielle d'ici 2040, selon le Rapport sur le climat changeant du Canada de 2026. Face à ce constat, quels sont les risques climatiques principaux auxquels nos villes vont faire face durant les prochaines décennies et comment peut-on s'y préparer?
Selon Elliot Cappell, partenaire chez PwC Canada et ancien officier en chef de la résilience pour la Ville de Toronto, on peut modéliser les risques pour une métropole en trois catégories principales : le problème le plus coûteux, le problème le plus effrayant et le problème le plus évident.
Le plus coûteux
M. Cappell est catégorique sur la première menace : Peu importe la mesure que vous regardez aujourd'hui, l'inondation est l'impact climatique le plus coûteux que nous ayons.

Des pluies torrentielles se sont déchaînées sur Toronto le 2 septembre 2026, déversant de 100 à 110 millimètres d'eau. (Photo d'archives)
Photo : La Presse canadienne / Keito Newman
Il ne s'agit pas seulement du débordement des rivières, mais de la gestion des eaux pluviales à grande échelle. M. Cappell rappelle l'impact des tempêtes intenses et soudaines qui déversent d'énormes quantités d'eau en peu de temps. Quand vous avez quelque chose comme une tempête de type cloudburst, qui représente 100 millimètres de pluie en quelques heures […], cela a un impact sur tout le monde.

La tempête du 2 septembre a endommagé les gradins du Stade Rogers, forçant l'annulation d'un spectacle d'AC/DC. (Photo d'archives)
Photo : La Presse canadienne / Keito Newman
La capacité des infrastructures actuelles à absorber ces déluges soudains est largement dépassée, entraînant des dommages matériels considérables dans tous les quartiers.
Le plus effrayant
Si l'eau cause les plus grands dommages matériels, la température représente le danger le plus direct pour la vie humaine. Quand on pense à ce qui pourrait causer des décès importants parmi les Torontois, c'est la chaleur extrême [qui est le risque le plus effrayant]
, précise M. Cappell.

Il y a eu 12 jours d'avertissement de chaleur extrême au cours de la saison chaude de 2026 et 29 en 2025, selon les données officielles de la Ville de Toronto. (Photo d'archives)
Photo : La Presse canadienne / Arlyn McAdorey
Dominique Derome, professeure titulaire en physique du bâtiment à l'Université de Sherbrooke, souligne la gravité de cette menace pour les populations vulnérables. La chaleur extrême est une tueuse silencieuse et s'accompagne d'énormément de morts chez les personnes plus fragiles, surtout les personnes plus âgées.

Le nombre de décès attribuables à la chaleur estivale au cours de l'été 2025 au Québec est estimé à 628, ce qui représente 2,1 % des décès durant cette période, selon le bilan de l'Institut national de santé publique du Québec. La région de Montréal est celle dont la plus grande proportion des décès est attribuable à la chaleur. (Photo d'archives)
Photo : Radio-Canada / Jean-Claude Taliana
Le danger s'accentue particulièrement la nuit, privant le corps de son temps de récupération naturel. Le problème au Canada, c'est qu'on avait des températures de nuit, même quand il faisait très chaud, où on pouvait descendre sous le point où le corps peut récupérer, explique Mme Derome. Là, on s'enligne sur des nuits où le corps ne peut pas récupérer.
Le plus évident
Un nouveau risque s'est imposé dans le quotidien urbain ces dernières années.Le plus évident, qui est relativement nouveau, c'est la fumée des feux de forêt, observe M. Cappell. C'est évident parce que nous la voyons... c'est omniprésent, c'est partout. Vous ne pouvez pas l'éviter. Nous n'y sommes pas vraiment préparés.

On dénombre jusqu'à présent plus de 5300 feux de forêt au Canada en 2026, selon les données du Système canadien d'information sur les feux de végétation (SCIFV) et du Centre interservices des feux de forêt du Canada (CIFFC). (Photo d'archives)
Photo : The Canadian Press / Graham Hughes
Au-delà de l'inconfort visuel et olfactif, cette fumée pose de lourds défis de santé publique et d'infrastructures. Mme Derome rappelle que les épisodes de forte pollution exigent des environnements intérieurs dotés d'excellents systèmes de filtration, car il s'agit d'une source de polluants, de particules fines dans les poumons, qui peut avoir des effets à très long terme [sur la santé]
.
Quatre gestes pour adapter son logement
Michel Trocmé, partenaire chez Urban Strategies, souligne que Toronto bénéficie d'avantages géographiques naturels précieux. Nous profitons d'une topographie et d'un paysage qui ont plusieurs attributs, dit-il. Nous avons d'abord beaucoup de rivières, de petits ruisseaux qui nous permettent un peu de répondre à ces problèmes d'inondation.
Comme ces cours d'eau ont été largement préservés dans le tissu urbain, ils offrent une résilience passive contre les températures extrêmes. Ce sont des couloirs verts avec beaucoup d'arbres et de forêts [qui] nous permettent aussi de répondre un peu aux problèmes de la chaleur
, précise M. Trocmé. Cette approche est renforcée par l'objectif de la Ville d'atteindre une couverture forestière de 40 % d'ici 2050.
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Sur le plan des infrastructures, la Ville a également pris les devants pour atténuer son risque le plus coûteux. M. Cappell rappelle que Toronto a mis en place l'un des plus grands projets de protection contre les inondations urbaines du monde
, le Basement Flooding Protection Program (nouvelle fenêtre) [externe; en anglais], qui cartographie et modernise les infrastructures nécessaires quartier par quartier.
Bien que la lutte contre les changements climatiques nécessite des actions gouvernementales systémiques, l'adaptation et la résilience se vivent d'abord à l'échelle hyperlocale, selon Helena Yu, codirectrice de Sprout Climate, un organisme qui cherche à fournir aux particuliers des ressources pour l'adaptation climatique.
Voici des actions concrètes pour se préparer aux risques climatiques :
Préparer son domicile et ses réserves
Il est crucial d'avoir une marge de manœuvre à la maison dans le contexte d'une crise. M. Cappell recommande d'avoir des fournitures supplémentaires chez soi au cas où le courant serait coupé, au cas où on ne pourrait pas quitter sa maison pour faire des courses
, comme des réserves d'eau et de nourriture pour 72 heures.
Adapter et rénover son logement
Puisque la majorité des gens subiront les impacts climatiques directement à la maison, la modernisation des habitations est essentielle. M. Cappell recommande de consulter des ressources, comme celles du Centre Intact d'adaptation au climat, qui offrent des guides pratiques pour protéger sa résidence.
De son côté, Mme Derome rappelle l'importance d'améliorer l'étanchéité des bâtiments plus anciens pour empêcher l'infiltration de polluants et suggère l'installation de thermopompes : celles-ci permettent de rafraîchir efficacement les logements durant les canicules tout en rejetant moins de chaleur à l'extérieur et en limitant la demande énergétique globale.
Verdir son environnement immédiat
L'action individuelle passe aussi par l'adaptation du terrain. M. Trocmé propose de faire des choses simples, comme remplacer nos jardins qui sont des pelouses par des arbres et des espaces qui sont beaucoup plus ombragés
.
Renforcer le tissu communautaire
Mme Yu insiste sur l'importance des liens de proximité. Rejoignez les mouvements de base dans vos communautés locales, organisez votre infrastructure sociale : comment vous vous soutenez mutuellement, comment vous prenez des nouvelles les uns des autres.
M. Cappell cite d'ailleurs des études démontrant que les taux de mortalité lors de vagues de chaleur sont significativement plus bas dans les quartiers où les voisins se connaissent et veillent les uns sur les autres.
S'engager et faire pression
L'action civique demeure indispensable. Sharon Lam, scientifique de recherche à l'Office de protection de la nature de Toronto et de la région, encourage les citoyens à écrire à leurs représentants locaux ou à les appeler.
Les régions ne sont pas toutes soumises aux mêmes risques climatiques et les gens n'ont pas les mêmes capacités pour y répondre. Mais chaque geste compte et les meilleures solutions demeurent celles que vous êtes prêts à entreprendre à l'échelle de votre propre communauté.
M. Trocmé ajoute qu'une fois que nous avons franchi l'étape [individuelle], la prochaine, c'est de vraiment faire de la pression politique sur nos élus pour nous assurer que ce que nous faisons en tant qu'individus est reflété dans le milieu politique
.
Les angles morts
Bien que de nombreuses initiatives soient en cours, la préparation de nos villes souffre de certaines lacunes systémiques.
Le principal obstacle n'est pas nécessairement un manque de solutions techniques, mais plutôt un déficit de vision globale. M. Trocmé montre directement du doigt un manque de coordination et de volonté politique de vraiment coordonner et d'investir
. Selon lui, les divers services municipaux peinent à s'arrimer efficacement. Nous avons un système de planification qui essaie de travailler avec les parcs et avec les forêts. Mais il n’y a pas toujours convergence [entre les différents services municipaux].

La tempête du 2 septembre a causé des inondations dans certaines stations de métro et des perturbations dans les services de transport en commun de la Ville Reine. (Photo d'archives)
Photo : La Presse canadienne / John Chidley-Hill
Ce fonctionnement en vase clos se reflète également dans le contexte de la reconstruction postcatastrophe. Mme Yu déplore un flou de responsabilités, notant un vide entre les assureurs, la Ville et les organismes de secours, où il n'y a pas beaucoup de ressources disponibles pour la récupération
. Selon elle, l'objectif actuel après une catastrophe naturelle est de revenir au statu quo et il n'y a pas d'efforts systémiques pour éviter que les mêmes drames se reproduisent.
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En plus, la crise climatique agit comme un puissant accélérateur d'iniquités. Mme Lam rappelle que les changements climatiques agissent comme des multiplicateurs de risques qui intensifient les défis existants, tels que l'inégalité des revenus, l'insécurité alimentaire et les infrastructures vieillissantes
.
M. Cappell illustre que les populations les plus vulnérables se retrouvent souvent concentrées dans des logements de moindre qualité et disposent de moins de ressources pour l'adaptation.

La tempête du 2 septembre a aussi provoqué la chute de plusieurs arbres à Toronto. (Photo d'archives)
Photo : La Presse canadienne / Keito Newman
De plus, certaines mesures d'adaptation comportent des failles. La plantation massive d'arbres, par exemple, n'est pas une solution instantanée ou garantie. Un arbre, avant qu'il puisse rendre tous ses services écosystémiques, ça va prendre un gros 25 ans, explique Mme Derome. Est-ce qu'on sait quel arbre va survivre 25 ans? Les arbres ont des stress thermiques et des stress hydriques [eux aussi].
Enfin, face à la chaleur extrême et à la fumée des feux de forêt, les solutions à grande échelle demeurent imprécises. Comment est-ce qu'on fait pour se protéger de la fumée? [...] Est-ce qu'il y a un retour à des environnements complètement intérieurs avec de l'air conditionné? [...] Je n'ai pas encore, de mon côté, vu des villes qui ont des solutions intéressantes pour se protéger de ces problèmes-là
, conclut M. Trocmé.
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