Amnistie internationale s’inquiète du comportement des troupes du PQ
Amnistie internationale Canada francophone accuse des membres du Parti québécois (PQ) de recourir à des pratiques de harcèlement et d’intimidation contre des voix d’opposants politiques — un comportement que l’ONG juge contraire à la liberté d’expression et qui serait, selon sa directrice générale, annonciateur d’une « dérive autoritaire » si le parti prenait le pouvoir.
Dans un avis produit par des avocats de son service juridique à Mexico, le secrétariat international d’Amnesty international appuie ses conclusions sur quatre plaintes déposées au Collège des médecins du Québec contre la Dre Marie-Ève Cotton par des membres influents du PQ, dont la directrice générale du parti et deux candidats actuels, Isabelle Blais et Pierre-Luc Brillant, comme l’a rapporté Le Devoir la semaine dernière.
Il tient aussi compte d’une plainte déposée par Jean-François Lisée (ancien chef du parti, présentement auteur et commentateur politique, notamment au Devoir) en 2023 contre la psychiatre pour des publications sur Facebook le critiquant.
La Dre Cotton ne serait pas la seule : selon Amnistie internationale, une dizaine d’autres personnes, majoritairement anonymes, ont rapporté à l’ONG avoir subi de l’intimidation de la part de membres du PQ pour des publications sur les réseaux sociaux. « Là où ça devenait un peu plus troublant pour nous, [c’est que] ces personnes nous disaient qu’elles recevaient des plaintes dirigées soit à leur ordre professionnel, soit vers leurs employeurs », soutient France-Isabelle Langlois, directrice générale d’Amnistie internationale Canada francophone.
Le plus souvent, les publications jugées dérangeantes par le PQ critiquaient ses positions sur l’immigration, la théorie du genre et l’idéologie woke. « Ça tournait toujours autour de ça, alors que ce sont des positions qui se retrouvent dans d’autres partis, voire au sein de la CAQ, qui était le parti au pouvoir. Et pourtant, ces personnes ne reçoivent pas de plaintes de ces autres partis », poursuit Mme Langlois.
Dans son analyse, les avocats d’Amnesty international concluent que le fait que les quatre plaintes envers la Dre Cotton aient été déposées successivement, qu’elles émanent de personnes reliées au PQ et qu’elles aient toutes portées sur des critiques du parti « constitue une preuve manifeste de ciblage et d’un schéma de harcèlement ».
Selon la directrice générale d’Amnistie internationale Canada francophone, le dépôt répété des plaintes à l’endroit de la Dre Cotton — le tout en provenance d’un parti aux portes du pouvoir et jouissant d’une grande attention médiatique — est d’intérêt public. « Et la question qui se pose c’est : que va-t-il en être une fois au pouvoir ? Est-ce que ça va être la pratique de ce parti-là, ce qu’on appelle la dérive autoritaire ? » s’interroge France-Isabelle Langlois.
Plaintes « arbitraires »
Le secrétariat international demande que cesse le dépôt de ce qu’il qualifie de « plaintes arbitraires » contre les prises de position de Marie-Ève Cotton. Car ces démarches contribuent à restreindre « la capacité à exercer ses droits à l’expression politique, à la liberté académique et à la défense des droits humains, tels que garantis par le droit international », lit-on dans l’avis.
Les quatre plaintes déposées au Collège des médecins du Québec contre la Dre Cotton auraient toutes été rejetées et, dans certains cas, portées en appel, deux fois plutôt qu’une. Dans une lettre de rejet de l’une de ces plaintes, le Collège a indiqué qu’il s’agissait d’un « commentaire social général » plutôt que d’un avis médical. Mais il recommandait toutefois à la Dre Cotton de réfléchir « à la nécessité de faire preuve de modération et de garder une distance saine vis-à-vis de ces canaux de communication ».
France-Isabelle Langlois estime que tous doivent avoir le droit de critiquer les partis et les élus, quels qu’ils soient, sans crainte de représailles. Amnistie internationale met aussi en garde contre l’effet d’« autocensure » que pourraient avoir ces menaces de mesures disciplinaires sur une personne qui s’exprime publiquement.
Le Parti québécois soutient qu’il ne peut « d’aucune façon contrôler ou brimer les droits et la liberté d’expression » de ses membres passés, actuels et futurs. Selon lui, Mme Cotton s’en est pris « avec acharnement et malhonnêteté » au chef du PQ et à sa famille et juge légitime sa plainte contre elle au Collège des médecins.
« On peut se questionner sur la raison pour laquelle la directrice générale d’Amnistie internationale [Canada francophone] cherche, des mois plus tard et à quelques jours du scrutin, à s’ingérer dans la campagne électorale plutôt que [de se pencher] sur des dossiers qui relèvent de sa mission, sa mission n’étant pas de tenter de décourager des citoyens ou des organisations de faire valoir leurs recours », peut-on lire dans la déclaration écrite que le parti a fait parvenir au Devoir.
Pour Jean-François Lisée, en s’interrogeant sur la possibilité que le dépôt de plaintes faites contre un professionnel membre d’un ordre constitue du harcèlement, Amnesty international change l’angle de la discussion. L’ONG devrait plutôt se demander si une personne publique qui a un doctorat en psychiatrie peut accuser individuellement des gens de racisme. « Ce qu’Amnesty international plaide, c’est que la prise de parole publique par quelqu’un qui est psychiatre ne devrait pas avoir de conséquences, et je ne suis pas d’accord avec ça », soutient M. Lisée.
Libérer la parole
Parmi la dizaine de personnes qui ont confié être la cible du Parti québécois, seule la Dre Cotton a soumis ses plaintes pour examen par le service juridique d’Amnesty international. « La Dre Cotton aurait pu sortir de façon anonyme, l’important c’est que nous, on sache que c’est une vraie personne et qu’on ait accès à l’information et aux plaintes », soutient France-Isabelle Langlois.
Son souhait serait qu’on puisse libérer la parole, à la manière d’un #MeToo de la liberté d’expression. « S’il y a d’autres personnes qui ont subi ce genre de harcèlement, qu’elles soient amenées à faire publiquement », note Mme Langlois.
La directrice générale insiste : il ne s’agit pas d’un règlement de comptes avec le Parti québécois, dont elle ne juge ni de la valeur ni de ses idées ou propositions. « On s’inquiète de ça de la même façon dont on s’est inquiétés du projet de constitution de la CAQ où il a été analysé que ça aussi, ça constituait une dérive autoritaire. »
Elle rappelle que l’avis ne vise pas à déterminer qui a raison et qui a tort, mais plutôt à analyser des plaintes pour comprendre si des droits ont été bafoués ou pas. « Elles ont été rejetées par le Collège des médecins déjà et elles contreviennent aux bonnes pratiques dans un État de droit et démocratique, peu importe ce qu’on pense fondamentalement des idées du Parti québécois. »
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