James Talarico, un espoir démocrate au Texas
Quand elle regarde autour d’elle, la jeune Amalia Coronado, 21 ans, dit être surprise par le déroulement de la soirée. « Je ne m’attendais pas à voir autant de monde ici », laisse-t-elle tomber en évaluant du regard une interminable file qui, doucement, s’est formée en ce mardi soir aux abords du Fiesta Center, une salle de spectacle de Lubbock, dans le nord-ouest du Texas. « Nous sommes dans un district fortement républicain, rappelle-t-elle. J’avais envisagé un rassemblement un peu plus intime pour cette rencontre avec James Talarico [le candidat démocrate au poste de sénateur du Texas]. Mais regardez tout ce monde. Cela doit certainement vouloir dire quelque chose. »
Dire quelque chose, oui, mais quoi ? C’est la question qui résonne depuis plusieurs semaines dans cet État du Sud fortement conservateur où, à l’approche du scrutin des élections de mi-mandat, le jeune démocrate de 37 ans est devenu la sensation de l’heure dans la course pour un des deux sièges du Texas au Sénat.
Le long des routes, son visage se multiplie sur les affiches détaillant ses promesses de faire baisser le coût de la vie des Texans, de se battre pour les programmes sociaux des aînés et contre le développement jugé sauvage des centres de données un peu partout sur le territoire.
Avec un son calme et un ton posé, il attire depuis plusieurs mois vers lui une foule bigarrée de « Talafreako » autoproclamés, des « fervents de Talarico », qui donnent à son ascension dans la sphère politique les allures d’un mouvement sur lequel les démocrates comptent désormais se reposer pour décrocher une nouvelle majorité au Sénat, le 3 novembre prochain.
« Je suis venu voir notre prochain sénateur, dit avec assurance Craig Rutherford, ex-restaurateur de la région de Lubbock, en attendant son tour pour rentrer dans une salle qui, de toute évidence, ne pourra pas contenir l’ensemble des personnes espérant y entrer. Nous avons besoin d’un sénateur qui représente tout le monde, pas seulement les plus riches. Nous sommes épuisés par tous ces intolérants et ces corrompus à Washington. Il est temps de sortir voter, pour leur dire que leur temps est révolu. »
Dans l’État de « l’étoile solitaire », celle de James Talarico, devenu le plus jeune député au sein de la législature locale du Texas à l’âge de 29 ans, en 2018, s’est mise à briller sous l’effet de groupe, porté par un mécontentement général face au climat économique, politique et social, dont le jeune politicien cherche à se faire le porte-voix.
« Partout où je suis allé au Texas, jusqu’à aujourd’hui, j’ai rencontré des gens qui se noient, a-t-il raconté à son auditoire de Lubbock. J’ai rencontré une grand-mère à Houston qui travaille à l’aéroport 10 heures par jour pour subvenir aux besoins de son petit-fils de 5 ans. Mais son salaire ne couvre même pas ses dépenses de base, comprenant un loyer de 500 $. Elle est sur le point de se faire évincer. » Puis il a ajouté : « À la dernière élection, les Texans ont voté avec la promesse de voir le coût de leur vie diminuer, mais cela ne s’est pas produit, les tarifs douaniers, la guerre en Iran l’ont fait augmenter. »
Et le message porte…
À quelques jours du vote, les sondages à travers l’État accordent au démocrate une avance variant de 6 à 2 points sur son adversaire républicain, Ken Paxton, le procureur général du Texas lancé dans la course au Sénat adoubé par Donald Trump. Le plus récent coup de sonde du Centre d’analyse et de recherche sur les politiques publiques de l’Université du Sud du Texas estime même que 48 % des électeurs de l’État ont un avis favorable sur James Talarico, alors que 57 % voient d’un œil négatif son adversaire, Ken Paxton. Une mathématique du possible qui place désormais les démocrates au seuil de l’écriture d’une nouvelle histoire au Texas.
L’État n’a pas envoyé de démocrate au Sénat américain depuis 1988, année où Lloyd Bentsen a été élu pour un quatrième mandat, avant de démissionner en 1993 pour devenir secrétaire au Trésor sous Bill Clinton. En 2018, les démocrates s’étaient approchés du siège avec Beto O’Rourke, défait par Ted Cruz par une petite marge de 2,5 points.
Républicains sur la défensive
« La conjonction de facteurs politiques variés, de l’évolution démographique et d’un sentiment négatif à l’endroit de la Maison-Blanche a engendré une période particulièrement difficile pour les républicains au Texas, résume en entrevue le politologue Brandon Rottinghaus, de l’Université de Houston. Les élus en place depuis longtemps sont sur la défensive, car les démocrates ont un candidat redoutable. Et tout ça est assez inhabituel. »
Mercredi, dans la petite ville d’Abilene, un bastion républicain au centre de l’État, l’ambiance était en effet un peu plus contenue autour de Ken Paxton, qui n’a réussi à attirer qu’une poignée de militants conservateurs dans un restaurant du coin.
Son discours d’une quinzaine de minutes lui a donné l’occasion de frapper sur son adversaire, qu’il accuse d’être « le plus radical des démocrates » et un « conseiller en stratégie woke ». L’événement s’est terminé par une prière en groupe, orchestrée par un pasteur du coin.
« Nous prions pour que le Texas reste républicain, a dit Tammy Kister, agente immobilière dans la région. La course a l’air d’être serrée, mais à la fin, c’est encore nous qui allons gagner. » À ses côtés, Terri Scott, sa partenaire en affaires, a tenu à rappeler que « le coût de la vie a toujours été une préoccupation des électeurs ». « Ce n’est pas nouveau, d’autres présidents ont vécu avec ça. Ce n’est que temporaire. »
Cette semaine, un sondage du réseau Fox News, un des vecteurs du trumpisme, a révélé que 28 % des républicains du Texas, ne s’identifiant pas au mouvement MAGA (Make America Great Again) du président populiste, se disent aujourd’hui prêts à donner leur voix à James Talarico. Ce qui n’étonne pas Michael Adams, professeur de science politique à l’Université du Sud du Texas. « Ancien professeur d’école publique et séminariste presbytérien, James Talarico porte un discours empreint de foi et d’engagement civique que les démocrates texans ont largement délaissé ces vingt dernières années, dit-il en entrevue. Cela lui permet de toucher les électeurs des banlieues et des zones rurales, y compris certains républicains modérés, qui ne seraient pas prêts à envisager un progressiste traditionnel. » Il ajoute : « Dans un État où les démocrates ont souvent choisi des candidats qui séduisaient leur base électorale sans pour autant élargir leur audience, Talarico représente ainsi un profil différent. »
Un opposant trouble
L’avantage est également renforcé par le lourd passif transporté dans cette course par le candidat républicain. En 2023, Ken Paxton a fait face à une procédure de destitution par la Chambre des représentants du Texas, alors sous contrôle du Parti républicain, pour 16 chefs d’accusation de corruption, de pots-de-vin et d’abus de pouvoir. Il était accusé entre autres d’avoir utilisé son rôle de procureur général pour aider un important donateur à ses campagnes. Le Sénat l’a acquitté.
D’autres controverses portent sur des histoires d’adultères, de fraudes boursières et plus récemment sur un voyage à Dubaï, avec deux Texans recherchés par les autorités pour fraude. L’un d’eux a contribué pour 190 000 $ à ses précédentes campagnes électorales.
Cette feuille de route n’a pas empêché Donald Trump d’en faire son candidat aux dépens du sénateur républicain John Cornyn, mis sur la touche par le président en raison de critiques passées à son endroit.
Elon Musk, le multimilliardaire qui met depuis plusieurs années sa fortune au service du trumpisme, a injecté plus de 190 millions de dollars dans la campagne électorale de Paxton, faisant de cette course au Sénat l’une des plus dispendieuses au pays.
« Elon Musk essaie d’acheter le siège de sénateur au Texas », a résumé récemment James Talarico dans une vidéo en ligne, en rappelant que le propriétaire de la marque de voiture électrique Tesla est devenu un acteur économique important du Texas, où il réside désormais.
La semaine dernière, le frère de l’ancien président George W. Bush a annoncé avoir voté par anticipation pour le démocrate James Talarico. « J’ai été profondément troublé par la conduite de Paxton comme procureur général du Texas, notamment par sa décision de contester les résultats de l’élection présidentielle de 2020, a écrit Neil Bush sur Facebook. Mes inquiétudes quant à son jugement et à sa conduite sont loin d’être seulement les miennes. »
À Lubbock, dans la file, la jeune Cameron Tinguma, qui s’apprête à voter pour la première fois cette année, faisait la même lecture. « J’ai l’impression, comme citoyens, que nous laissons passer beaucoup de choses terribles et cela n’aide en rien notre démocratie, a-t-elle dit. Quand j’écoute parler James Talarico, il semble vouloir nous amener ailleurs, vers un futur un peu plus respectueux et honnête. Et c’est là que j’ai envie d’aller. »
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