Mark Carney découvre la souveraineté-partenariat
Transportons-nous maintenant dans ce recoin du paradis où se retrouve chaque soir une bande de nationalistes québécois pour jouer aux cartes, griller une clope, siroter un scotch et maugréer sur le sort du monde.
« Vous avez vu ça ? » demande le très digne André Laurendeau, ex-rédacteur en chef du Devoir, tenant en main son exemplaire du quotidien officiel, Paradis-Soir. Le Canada est invité à être « membre associé » de l’Union européenne. « Qu’est-ce que ça peut vouloir dire ? »
« Mais il me pique mon idée, ce Mark Carney, je ne pensais pas qu’il m’avait lu, réplique Lionel Groulx. Les États-associés, c’est ce que j’ai défendu dans les années 1960, entre le Québec et le Canada. »
Daniel Johnson (père), toujours taquin, le coupe. « Ah, pardon cher chanoine, mais c’est mon idée à moi qu’il a volée. J’en ai fait un bouquin, Égalité et indépendance. »
Pierre Bourgault n’en revient pas. « Encore à réécrire l’histoire, Danny Boy [surnom de Johnson] ? Ce n’était pas Égalité ET indépendance, mais Égalité OU indépendance. Vous n’avez jamais réussi à vous brancher. »
« On est dans les mêmes eaux, coupe René Lévesque, entre deux bouffées de cigarette. Moi, ce que je vois là-dedans, c’est la souveraineté-association. Deux entités souveraines, le Canada et l’Europe, qui créent une association. »
« Exactement, renchérit Bernard Landry d’un ton professoral. C’est l’expérience européenne étendue au Canada. J’ai toujours dit que si le Canada proposait au Québec la formule européenne, j’accepterais. »
« Eh bien, vous auriez tort, coupe Jacques Parizeau. Il y a quand même une limite à brader sa souveraineté. Vous savez que les ministres des Finances des pays membres doivent soumettre leur copie chaque année à Bruxelles. Autrement dit, à l’Allemagne. Vous vous imaginez, Bernard, ministre des Finances d’un Québec indépendant, aller montrer votre budget à Ottawa ? »
« D’abord, réplique Landry, je ne serais pas ministre des Finances d’un Québec souverain, mais premier ministre. »
« Pas président ? » lance Bourgault, hilare.
La voix du chanoine Groulx s’impose : « Calmez-vous un peu, les jeunes, on ne peut pas discuter entre nationalistes sans se disputer ? »
« Je ne vois pas pourquoi on se priverait de ce plaisir », enchaîne Laurendeau, pince-sans-rire.
Après un silence, Parizeau, retrouvant sa posture de professeur des hautes études commerciales, sent le besoin de recadrer le tout. « On n’a pas encore les détails, mais si on comprend bien, il n’est pas question que le Canada devienne membre des institutions de l’Union européenne. Il n’y aura pas de Canadien à la Commission européenne, ni de députés canadiens au Parlement européen. »
« C’est ce que je comprends », dit Lévesque.
« Bon, reprend le professeur. Donc, ce n’est pas une union politique, une fédération, une confédération. C’est l’Europe d’une part, le Canada indépendant d’autre part, sans aucune délégation de pouvoir politique. »
« En effet », convient Laurendeau.
« Auront-ils la même monnaie ? »
« Certainement pas », tranche Bourgault.
« Ils veulent coopérer sur le plan militaire, mais auront-ils la même armée ? »
« Les Européens eux-mêmes n’ont pas la même armée », précise Lévesque.
« Auront-ils le même budget, ou le Canada contribuera-t-il au budget européen ? »
« Ce n’est pas envisagé », convient l’européaniste Landry.
« Et le maintien de l’indépendance politique du Canada est-il conditionnel à la conclusion de cette association avec l’Europe ? » avance Parizeau.
Lévesque, visé, fait la moue. « Vous ne l’avez toujours pas digéré, le trait d’union que j’ai mis entre les mots souveraineté et association en 1980, l’un étant dépendant de l’autre. »
« On ne peut rien vous cacher », répond Parizeau, avec un sourire.
Il reprend : « Deux entités politiquement indépendantes, avec chacune son budget, son armée, sa monnaie distincte, envisageant de coopérer de gré à gré sur des sujets d’intérêt commun, par traité, cela a un nom, vous savez. »
Bourgault : « L’indépendance. »
Daniel Johnson ajoute : « Pas seulement. »
Lévesque : « En effet, pas seulement. »
Parizeau : « Pas seulement. Donc, c’est la souveraineté avec une offre de partenariat. La souveraineté est certaine, le partenariat est souhaité, peut évoluer de gré à gré. »
Personne ne le contredit.
D’un nuage situé plusieurs étages plus haut, on entend une voix grave : « On peut sauter sur sa chaise comme un cabri en disant “l’Europe ! l’Europe ! l’Europe !”… mais cela n’aboutit à rien et cela ne signifie rien. »
Le silence s’impose dans le groupe. Chacun a reconnu la voix du général de Gaulle.
Johnson, à l’oreille du chanoine. « Un cabri ? » Groulx l’informe : « L’enfant de la chèvre, très remuant. »
« Je me souviens de cette intervention, dit l’ancien journaliste Lévesque. Le grand Charles n’était pas contre la construction européenne, mais il tenait mordicus à ce que les États membres gardent leur souveraineté. »
« C’est un avertissement, renchérit Laurendeau. Dans cette nouvelle alliance Canada-Europe, il faut mettre la main à la barre, solidement, mais pas le doigt dans le tordeur. »
« Mais, avez-vous remarqué, enchaîne Bourgault, comment le premier ministre canadien n’a que le mot souveraineté à la bouche ? Il n’arrête pas de dire que c’est important, qu’il faut la défendre. »
« Oui, cela leur semble tout à coup indispensable, la souveraineté », dit Landry.
« Vous vous souvenez, opine Parizeau, dans les jours précédant le référendum de 1995, il y avait des gens qui s’étaient réunis devant l’hôtel de ville de Toronto pour défendre l’unité de leur pays. Il y en avait qui pleuraient, à l’idée du départ du Québec. »
« Oui, dit Bourgault, certains amis fédéralistes, anglophones, avaient mal physiquement. »
« C’est ça, dit Parizeau. Ils nous ont fait comprendre que la souveraineté, ou plus clairement le fait d’avoir un pays, c’est extraordinairement précieux. Avoir un pays à soi, un pays auquel on s’identifie vraiment, un pays dont on est fier, ce n’est pas une abstraction, ce n’est pas une structure, ce n’est pas l’affaire des politiciens. C’est quelque chose qu’on porte en soi. Quelque chose qui fait partie de notre être. C’est quelque chose qui nous donne un petit morceau d’identité personnelle autant que collective. Un petit morceau de certitude. C’est quelque chose qui n’a pas de prix. »
Quelques nuages plus haut, sur le visage du général, on devine un sourire ému.
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