L’âme d’expérimentateur de Michel Dalberto
Le pianiste français Michel Dalberto ouvrait mardi la série « Pianistes d’exception » de la salle Bourgie avec un récital partagé entre la musique française et Liszt, scindé en deux, aussi, par l’utilisation de deux pianos différents, ce qui a donné à la soirée des allures un peu expérimentales.
C’est à regret que l’auditeur tentait de recomposer la première partie du programme (Ravel, Debussy, Franck) à travers le prisme de la seconde, consacrée à Liszt. S’il fallait une preuve supplémentaire — et cette fois vraiment directe — du petit miracle que constitue le Steinway de Hambourg, acquis il y, a quelques saisons par la salle Bourgie, nous en avions une.
Choisir le piano de New York pour Ravel, Debussy et Franck, puis changer à la pause et jouer Liszt sur le Hambourg, c’est en fin de compte comme être en face d’un filet mignon avec une sauce aux morilles cuisiné par un grand chef (le Hambourg) et dire : « coupez-le-moi en deux, et complétez avec une demi-tranche de rumsteck à la sauce brune ».
Ainsi, quand Michel Dalberto a attaqué (terme choisi) la Sonatine de Ravel, nous nous demandions un peu ce que nous faisions là, aussi spirituellement égarés que lorsque Tata Jocelyne nous conviait à l’accompagner à la soirée bingo de son club de macramé. Toutes les nuances piano (la partition débute ainsi) ou pianissimo subito (il y en a un après trois mesures) étaient noyées dans une sorte de chose que l’on ne saurait qualifier de vacarme, car il ne faut quand même pas exagérer, même si ce terme vous permet de saisir vaguement l’idée.
La meilleure partie
Bref, nous étions partis pour une longue soirée et, donc, d’autant plus surpris que, soudainement, Debussy était non pas « exécuté » mais joué « normalement », avec une recherche de nuances et de résonances, de plans sonores (Mouvements, avec une magnifique rémanence du son). Ici peut éventuellement commencer à s’expliquer le choix de Michel Dalberto pour le Steinway de New York. Le piano n’a pas le quart de la classe du Hambourg, qui viendra après la pause, mais, parmi ses défauts, il a une forme de qualité, qui est un son ouvert et très brillant. Michel Dalberto a usé de ces caractéristiques pour mettre en valeur, justement, les sonorités lumineuses de Reflets dans l’eau des Images de Debussy et, comme il cherchait visiblement à déployer une palette et un art interprétatif, on tendait l’oreille.
C’est dans César Franck que le choix s’expliquait le mieux, une œuvre dans laquelle le pianiste a déployé dans la fugue une gamme de nuances large et généreuse en un souffle qui rappelait que Franck est surtout un grand compositeur de musique pour orgue. La construction et l’étalonnage des dynamiques étaient d’une grande maîtrise et le côté débridé et « fort en gueule » du New York, l’a aidé.
Après la pause les auditeurs ont évidemment été saisis par la sobriété, la tenue, la force et l’équilibre du Steinway de Hambourg, plus « corseté » que le New York, mais tellement plus beau et canalisé à tous les étages. Quelles auraient été les nuances debussystes sur ce piano-là ? Avec quelle intimité aurait pu sonner Ravel ? On ne pouvait qu’en rêver.
Étonnamment, Michel Dalberto y semblait un peu moins à l’aise dans Bénédiction de Dieu dans la solitude (il réussissait toutes les extinctions sonores sur le New York, alors que c’est censé être plus facile sur le Hambourg), mais cette partie lisztienne a été fascinante, culminant dans les fabuleuses Réminiscences de Norma. Il faut remercier le pianiste de nous avoir joué deux Réminiscences, œuvres captivantes que l’on entend bien trop rarement. Sa maîtrise pianistique, sa puissance et son exaltation y ont fait mouche.
Curieusement, le musicien s’est mis à parler avant la dernière œuvre et le rappel, Wohin de Schubert transcrit par Rachmaninov. Peut-être pour se ménager de petites plages de repos au sein d’un récital de forte substance et assez long d’ailleurs, mais, finalement, réjouissant.
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