Mitrailleuses, motards et menaces : le côté sombre de la pêche

Les armes d'assaut, le crime organisé et la violence compliquent de plus en plus la lutte contre la pêche illégale dans les Maritimes. Des documents internes du gouvernement fédéral lèvent le voile un milieu où l'intimidation a cours, et les balles fusent parfois sur l'eau.
À l’été 2024, 36 agents des pêches de la Nouvelle-Écosse et du Nouveau-Brunswick ont refusé de faire une partie de leur travail. Ils ont invoqué la présence de pêcheurs lourdement armés et l’augmentation du nombre d’incidents violents, principalement dans la pêche au homard et à la civelle.
Des documents obtenus par Radio-Canada auprès d’Emploi et Développement social Canada grâce à la Loi sur l’accès à l’information permettent de mieux comprendre ce qui s’est passé.
Comme on l’a dit aux gestionnaires et aux superviseurs, si ça continue comme ça, quelqu’un va se faire tuer. Il faut que ça change pour éviter cela.
Ces informations proviennent notamment de témoignages d’agents et de bulletins de sécurité du Service national de renseignements sur les pêches. Les noms des agents ont été caviardés par le gouvernement.
Des images menaçantes prises très au sérieux
Plusieurs des incidents violents et des situations risquées décrites dans les documents sont liés à la pêche illégale à la civelle.
Les civelles – des petites anguilles qui sont piégées dans les rivières au printemps et qui sont expédiées vivantes en Asie – valent une petite fortune. Elles se sont, par le passé, vendues jusqu’à 5000 $ le kilogramme.
Cette mine d’or attire de nombreux pêcheurs non autorisés et des membres d’organisations criminelles. Des pêcheurs autochtones ont aussi décidé de se lancer dans l’industrie en invoquant les droits issus des traités.
En raison des vives tensions et des incidents violents dans certaines régions des Maritimes, le gouvernement fédéral a fermé hâtivement la pêche à la civelle en 2020 et en 2023. Cette pêche a été complètement fermée en 2024.

La pêche à la civelle s’est poursuivie dans des rivières de la Nouvelle-Écosse, en 2023, après avoir été fermée par le fédéral. (Photo d’archives)
Photo : Atlantic Elver Fishery
À la fin de mars 2021, des agents de Pêches et Océans sont intervenus à Musquodoboit Harbour, dans la région d’Halifax, où des personnes pêchaient la civelle illégalement. Ils ont saisi cinq kilogrammes de civelles.
Quelques jours plus tard, une photo a été publiée sur l’application Snapchat, montrant trois pêcheurs connus des agents tenant des fusils d’assaut.

Cette image a été partagée sur Snapchat en 2021. Ces trois personnes sont des pêcheurs connus des agents, selon des documents de Pêches et Océans.
Photo : Pêches et Océans Canada
Au-delà de la présence d’armes à feu, c’est aussi la légende de la photo qui a été perçue comme une menace. On pouvait y lire, en anglais, : sur le point d’appeler les warriors à la rivière. Fuck le MPO, point final
.
La légende laisse entendre que ces hommes armés vont appeler en renfort les warriors
, un terme qui peut désigner des militants et résistants autochtones. Elle dit aussi on ne peut plus clairement ce que ces hommes pensent du ministère des Pêches et des Océans (MPO).
De savoir que j’allais possiblement croiser ces personnes-là lors de patrouilles, ça me faisait peur. C’était clair qu’ils possédaient ces armes précisément pour des confrontations avec des agents des pêches
, affirme un agent dans un courriel.
Présence accrue des groupes de motards criminalisés
Selon des documents internes du MPO, les groupes de motards criminalisés se sont taillé une place dans la pêche à la civelle, surtout en Nouvelle-Écosse.
En 2023, un informateur aurait alerté sur la présence de carabines puissantes et de mitrailleuses Tech-9 dans un centre de rétention de civelles pêchées illégalement.
Ces armes auraient été fournies par le groupe criminel Hells Angels et auraient été vues à plusieurs reprises par divers informateurs.
C’est du moins ce qu’allègue un agent des pêches dans un document interne dont nous avons obtenu copie. On ignore où se trouvait ce lieu clandestin et qui en était responsable.
En 2024, alors que la pêche à la civelle est interdite, des agents des pêches ont vu un membre en règle du One Order Motorcycle Club – un club lié aux Hells Angels selon la police d’Edmonton – près de deux pêcheurs à Dartmouth, en Nouvelle-Écosse. Le motard portait l'écusson de son club.
Les agents des pêches sont avisés que des membres de groupes de motards pourraient être actifs dans la pêche à la civelle non autorisée
, lit-on dans un bulletin de sécurité du Service national de renseignements sur les pêches, daté du 22 avril 2024.
Des armes d’assauts dans la pêche au homard
Des situations dangereuses ont aussi été signalées dans l’industrie du homard, dans certaines régions des Maritimes, au cours des dernières années.
C’est notamment le cas dans le sud-ouest de la Nouvelle-Écosse, où les tensions ont été vives par moments entre pêcheurs autochtones et non autochtones.

Un groupe de personnes soutenant les pêcheurs autochtones à gauche et un groupe de pêcheurs commerciaux à droite sont séparés par des policiers, le 20 septembre 2020, au quai de Saulnierville, en Nouvelle-Écosse.
Photo : Radio-Canada / Taryn Grant
Le Cap-Breton a aussi été le théâtre d’incidents violents, apprend-on dans les documents obtenus en vertu de la Loi sur l’accès à l’information.
En décembre 2021, un équipage embauché par le ministère des Pêches et des Océans effectuait du dragage afin de récupérer des engins fantômes à Lennox Passage.
Quatre coups de feu ont été tirés dans l’eau tout près du bateau. La GRC a dit croire qu’il s’agissait d’un incident isolé n’ayant aucun lien avec la pêche.
Mais dans des courriels internes, des agents des pêches avancent que les coups de feu ont été tirés parce que le bateau était à proximité de casiers utilisés par des Autochtones.

Les équipages de ces deux bateaux de pêche au homard se seraient affrontés en 2022, selon un bulletin de renseignements. Radio-Canada a caviardé le nom du bateau et le visage de l’individu en question.
Photo : Pêches et Océans Canada
En novembre 2022, les équipages de deux bateaux de pêche ont eu une altercation à quelques kilomètres de là, dans le canal St. Peter’s. Par la suite, des agents ont vu quelqu’un sortir d’une embarcation avec deux armes d’épaule.
Quelques jours plus tard, des agents ont été dépêchés afin d’effectuer de la surveillance discrète. Ils ont vu des pêcheurs monter des armes d’épaule et des boîtes de munitions à bord d’un bateau ayant pris part à l’altercation.

Les agents des pêches ont pris cette photo en 2022 au Cap-Breton. Selon un bulletin de renseignements, la police estime que l’arme que tient cette personne est un fusil semi-automatique qui semble être doté d’un silencieux.
Photo : Pêches et Océans Canada
Sur une photo diffusée dans un bulletin de sécurité, on voit un membre d’équipage avec une arme semi-automatique dotée de ce qui semble être un silencieux. Cet accessoire est strictement interdit au Canada.
L’arme à feu semble avoir une crosse pliable et ce qui ressemble à un dispositif de suppression. Cette information a été partagée à la GRC
, lit-on dans le bulletin.
L’un des agents qui a été témoin de la scène indique dans un courriel qu’il n’est pas rare de voir des armes à feu dans des bateaux, notamment pour permettre aux pêcheurs de faire fuir des phoques. Mais ce qu’il a vu n’avait rien de normal.
Ce n’est pas un nombre normal d’armes à bord d’un bateau. [...] Je crois sincèrement que l’intention était de se servir de ces armes contre des agents des pêches si on avait tenté de monter à bord.
Eaux troubles entre le Canada et les États-Unis
Les agents des pêches se retrouvent aussi souvent dans des situations risquées dans la baie de Passamaquoddy, entre le Nouveau-Brunswick et l’État du Maine.
Dans un courriel, un agent indique qu’il s’agit d’un haut lieu de la pêche illégale transfrontalière et qu’il n’est pas rare d’y voir des armes à feu. Une situation qui s’explique selon lui par l’accès facile aux armes de l’autre côté de la frontière.

Ce bateau américain aurait percuté l’embarcation à bord de laquelle se trouvait un agent des pêches, en 2023 dans la baie de Passamaquoddy. Radio-Canada a caviardé le nom du bateau.
Photo : Pêches et Océans Canada
Cet agent raconte ce qu’il a vécu en décembre 2023, alors qu’il saisissait des trappes à homards illégales dans les eaux canadiennes.
Une embarcation basée aux États-Unis a percuté notre bateau de patrouille. Le bateau est ensuite venu à côté du nôtre, et un membre d’équipage armé d’un couteau a tenté de venir à bord
, dit-il.
L’agent a réussi à s’en sortir indemne et a pu identifier un pêcheur américain impliqué dans l’incident. Il a contacté la garde côtière américaine, qui a intercepté le bateau. Elle a aussi eu affaire à des pêcheurs particulièrement hostiles.
Les membres de la garde côtière américaine ont dû porter leur carabine M4 pour pouvoir monter à bord. L’équipage du bateau a par la suite affirmé que la prochaine fois qu’il verrait des agents du MPO, il leur tirerait dessus.
Des progrès réalisés, mais du chemin reste à faire

Rae McCleave est devenu agent des pêches en 2000. Il a occupé plusieurs postes au sein du MPO et est aujourd’hui président national du Conseil national du Syndicat des travailleurs de la santé et de l’environnement.
Photo : Radio-Canada
Rae McCleave connaît très bien ces problèmes. Il a pêché le homard dans le sud-ouest de la Nouvelle-Écosse pendant quelques années avant de devenir agent des pêches en 2000.
En 2024, il a travaillé de près avec les 36 agents contestataires à titre de représentant syndical. Ils commençaient vraiment à voir une augmentation de violence potentielle, surtout en ce qui a trait aux armes de grande puissance
, se souvient-il.
Rae McCleave – qui est récemment devenu le président national du Conseil national du Syndicat des travailleurs de la santé et de l’environnement – explique que ce refus de travailler a eu des conséquences positives.
Il y a eu des améliorations. Il y a eu une augmentation de l’équipement de protection personnel. Des formations supplémentaires ont été fournies aux agents. Ce n’est pas parfait et il y a plus de choses qui peuvent être faites. Cela dit, ça a fourni de l’appui aux agents qui sont aux premières lignes dans le milieu de la pêche.
Il ajoute que les agents des pêches ont beau être mieux protégés et mieux formés depuis 2024, il leur arrive encore de se retrouver dans des positions difficiles et complexes. Et les choses évoluent d’année en année.
L'information que j’ai reçue, c’est qu’il semble y avoir eu moins de problèmes dans la pêche à la civelle dans le sud-ouest de la Nouvelle-Écosse cette année. Mais c’est surtout lié au fait que le prix a diminué, qu’il y a moins de pêche
, affirme Rae McCleave.
Pendant ce temps, la situation aurait été plus tendue dans la région d’Halifax. Des informations sur la présence possible d’armes à feu sur des lieux liés à la pêche à la civelle auraient circulé récemment dans la région, selon lui.
Un problème encore plus vaste
La professeure de criminologie Véronique Chadillon-Farinacci, de l’Université de Moncton, étudie le travail des agents des pêches dans les Maritimes depuis des années. Elle a récemment signé le balado La face cachée de la pêche pour Radio-Canada.

La professeure de criminologie à l'Université de Moncton, Véronique Chadillon-Farinacci
Photo : Radio-Canada / Pascal Raiche-Nogue
Après lui avoir montré ce qui se trouve dans ces documents internes du gouvernement fédéral, nous lui avons demandé si elle y a vu quelque chose de surprenant et si les incidents en question sont représentatifs de ce qu’elle constate dans le cadre de ses travaux.
C’est quelque chose qui est surprenant dans le sens que c’est pas normal d’être exposé à du crime organisé dans son travail. Ce n’est pas quelque chose qu’on veut normaliser. Par contre, c’est quelque chose que j’entends, c’est quelque chose que j’ai lu aussi dans les dernières décennies.
Les incidents indiqués dans les documents obtenus par Radio-Canada sont liés à la pêche au homard et à la civelle. Deux industries où des incidents graves ont été signalés par les médias au cours des dernières années.
Toutefois, Véronique Chadillon-Farinacci croit que la violence s’est aussi infiltrée dans d’autres pêches.
Il y a un paquet d'incidents similaires qui affectent d’autres zones géographiques en Atlantique et au Canada, qui affectent d’autres espèces que la civelle et le homard. Et ça, c’est un peu moins rapporté parce que c’est dur à rapporter. Ça se passe dans le fond d’un rang, sur un quai, sur une rivière. Il n’y a pas beaucoup de témoins, donc ça doit être difficile pour les médias de couvrir ces événements-là. Et le MPO n’est pas nécessairement désireux de faire preuve de transparence [sur ce type d'incidents]
, dit-elle.
Elle remarque d’ailleurs que si l’on entend rarement parler de tels incidents sur la place publique, c’est aussi parce que les agents des pêches ne peuvent pas s’exprimer librement.
Une violence qui n'est pas tolérée répond le MPO
Radio-Canada a envoyé une demande au ministère des Pêches et des Océans dans le cadre de ce reportage, notamment pour savoir si les incidents violents préoccupent le gouvernement fédéral.
La santé et la sécurité de nos agents des pêches demeurent notre principale préoccupation. Les agents des pêches sont des professionnels dévoués et bien formés, et les actes de violence et les menaces à leur égard ne seront pas tolérés
, nous a répondu le ministère par courriel.
Nous avons aussi demandé au MPO ce qu’il a fait depuis 2024 pour assurer la sécurité des agents des pêches et si ces mesures ont eu un effet concret.
Dans le cadre des efforts continus visant à assurer la sécurité des agents, le MPO s’engage à évaluer et à mettre à jour en permanence l’équipement et la formation fournis aux agents, au besoin, en fonction des risques actuels et des menaces émergentes
, lit-on dans la réponse qui nous a été envoyée.
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