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Saturday, September 19, 2026

Deux Occidents, une menace

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« L’une des raisons pour lesquelles je voulais faire cette tournée, c’est que j’avais envie d’être debout ici sur des scènes et des stades à travers les États-Unis, et dire deux mots très chers à mon cœur : Palestine libre [Free Palestine]. »

Il n’en a pas fallu plus pour que l’artiste Macklemore, qui assurait la première partie de la tournée de la mégastar Ed Sheeran, devienne la bougie d’allumage d’une grande controverse sur la liberté d’expression. Robert Kraft, homme d’affaires influent et propriétaire de stades, a demandé à Sheeran de retirer Macklemore de la tournée. Sheeran s’est exécuté, remettant de la lumière sur le coût de l’expression pour les artistes qui affichent leur solidarité avec le peuple palestinien.

La France venait de traverser une controverse similaire. Invitée le 9 septembre dernier sur le plateau de France 5, l’actrice Adèle Haenel a utilisé sa « carte blanche » pour déclarer : « L’État d’Israël commet un génocide en Palestine. Et la France est complice. N’acceptez pas l’inacceptable. Alors sanctionnez Israël et libérez la Palestine. » Le lendemain, France Télévisions avait retiré l’émission de l’ensemble de ses plateformes.

Ça fait déjà longtemps, sur cette question, que l’on est en territoire orwellien. Peu importe la quantité de rapports onusiens, de consensus d’experts, de cris d’alarme d’ONG et de démarches devant la Cour internationale de justice, les gens qui, par liberté et devoir de conscience, veulent parler de génocide en Palestine font régulièrement face à des menaces institutionnelles de toutes parts. Qu’importe la quantité d’images de civils tués — trop souvent des enfants — qui continue de nous parvenir de Gaza et des territoires occupés. Il faudrait que les étudiants, artistes, journalistes et citoyens préoccupés de tous horizons s’en tiennent à ânonner des platitudes déconnectées du réel et de son urgence. 2 + 2 = 5.

J’ai fini par obtenir une petite place pour aller voir L’odyssée de Christopher Nolan. Je comprends mieux ce que mon entourage m’en disait, le commentaire qu’on y voit sur l’époque. Avec la ruse du cheval de Troie, Ulysse a vaincu l’adversaire par la corruption des principes fondamentaux, sacrés, qui réglaient les rapports entre humains. Un cadeau présenté comme une offrande au divin devant être accepté au nom des bonnes relations diplomatiques entre peuples devient l’instrument de destruction de la civilisation.

Le coût d’une telle victoire, c’est la libération des monstres du monde, comme de la part de monstruosité qui sommeille toujours chez l’humain. L’impossible odyssée du retour chez soi et à soi, c’est qu’on ne peut gagner en violant tout ce qui est sacré sans se perdre soi-même — physiquement, mentalement, spirituellement. Il vient un moment où l’on prend conscience du fait que les barbares dont on craignait l’invasion, c’étaient finalement Ulysse et ses hommes eux-mêmes : ces victorieux qui ont souillé tous les principes.

On s’étonne, ensuite, que le film marque l’imaginaire au moment où le droit international est bafoué quotidiennement, et de manière spectaculaire, par ses principaux architectes : les États-Unis d’Amérique, l’Europe et l’Occident plus largement. Chaque jour où l’Occident détourne les yeux de la Palestine et du Liban est un jour où la règle de droit s’effrite.

Le plus souvent, dans la bonne société, on nomme ce monstre des temps nouveaux « Donald Trump ». La décadence de l’Amérique, ce serait le trumpisme. On oublie que la destruction pure et simple de Gaza et de son peuple a commencé avec Joe Biden et Kamala Harris — avec l’appui de l’Europe, du Canada. Il n’y a pas que les cyclopes, les géants et les brutes qui piétinent tout sur leur passage qui font obstacle au maintien des liens humains et de la civilisation. La monstruosité existe aussi, faut-il le rappeler, chez ceux que l’on nous présente comme les héros de la résistance à Trump.

C’est la grande question qui subsiste pour moi, lorsque je regarde les images de Mark Carney accueilli à bras ouverts par l’Union européenne. « Membre associé », « partenariat privilégié », appelez ça comme vous voudrez. Il reste qu’un bloc occidental sans les États-Unis se forme devant nos yeux, dans ce contexte du trumpisme. Un genre de G6. Une grande fable sur la résistance des « puissances moyennes ».

On comprend tout à fait pourquoi elle est formée, surtout dans un contexte de guerre commerciale et de menaces économiques. Le Canada doit diversifier ses alliances commerciales pour se sortir de la dépendance à l’égard des États-Unis : personne n’en doute. Mais au-delà de l’argent et de la libre circulation des capitaux, quels sont les principes défendus par ce bloc ? Quelles sont ses idées fondatrices ? Ses valeurs ?

Quelle est la différence entre ce que Macklemore subit dans l’Amérique de Trump et ce qu’Adèle Haenel encaisse dans l’une de ces supposées « puissances moyennes » qui résistent à l’effondrement de la règle de droit que représente Donald Trump ? Quelle est la différence, pour un enfant palestinien, entre un missile financé avec l’appui des États-Unis, ou celui de l’Allemagne ? Y a-t-il encore, chez l’un ou l’autre de ces Occidents, des gens prêts à se lever non pas seulement pour la prospérité et l’économie, mais pour les règles qui garantissent une forme de respect entre humains — même lorsqu’ils sont politiquement des adversaires ?

On pourra me trouver ringarde, nostalgique, voire rêveuse, avec cette obsession pour l’absence de principes sur la scène internationale, et les horreurs qu’elle autorise. J’invite les « pragmatiques » à considérer que la France elle-même, gros morceau de l’Union européenne s’il en est un, pourrait sombrer avec Marine Le Pen dans une mouvance apparentée au trumpisme pas plus tard qu’au printemps prochain. Et que l’extrême droite vient de faire des gains historiques dans cet autre pilier de l’Europe qu’est l’Allemagne.

Alors il m’arrive de trouver plus complexe cette grande opposition du « bien » au « mal » que l’on voudrait nous vendre dans cet Occident qui se divise. Je ne détourne les yeux ni de la Palestine ni du Liban, et je vois tout ce qu’il y a de plus sacré bafoué par les deux Occidents. La monstruosité qui nous menace n’a pas besoin de Donald Trump pour continuer à gagner du terrain. Elle se nourrit de notre propre cynisme, de notre aveuglement — et de cet acharnement à faire taire nos cassandres.

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