Annie Londonderry, la mère de famille qui fit le premier tour du monde féminin en vélo

À la fin du XIXe siècle, Annie Cohen Kopchovsky alias Annie Londonderry accomplit l’exploit de faire le tour du monde à vélo et bouleverse les normes au passage.
Le 25 juin 1894 au matin, une foule de quelque 500 curieux se rassemble sur la place du capitole à Boston. Ils sont venus voir Annie Cohen Kopchovsky, à peine un sou en poche, avec pour seul bagage une tenue de rechange et un revolver, s’élancer dans un périlleux voyage. Sur sa bicyclette Columbia, en jupe longue et corset, la jeune femme de 24 ans promet l’impossible : revenir ici même après un tour du monde en moins de quinze mois. C’est le début d’une folle aventure pour cette fille d’immigrants juifs originaires de Lettonie.
Aventure d’autant plus folle qu’un défi en serait à l’origine. L’histoire raconte que deux riches hommes d’affaires de Boston auraient parié qu’une femme était incapable de faire le tour de la planète à vélo en quinze mois. La véracité de ce challenge fait néanmoins débat : il n’en existe aucune trace officielle. Réputée brillante commerciale, Annie est soupçonnée par son biographe et arrière-petit-neveu, Peter Zheutlin, d’avoir « inventé cette histoire de pari pour donner un côté sensationnel à son voyage ». Un aspect dont elle a bien conscience et sur lequel cette vendeuse d’encarts publicitaires va capitaliser.
Il faut dire que la démarche surfe sur la mode et les polémiques de l’époque. D’une part, la sortie en 1872 du Tour du monde en 80 jours de Jules Verne provoque un engouement du public pour les projets de ce genre. Parmi cette génération de fougueux aventuriers, on compte notamment l'Anglais Thomas Stevens, qui s'illustre à bicyclette au milieu des années 1880 ou l'Américaine Nellie Bly, qui traverse le globe en 72 jours entre 1889 et 1890. D’autre part, la popularisation du vélocipède irrigue la société américaine et engendre des controverses sur l’usage féminin de ce nouveau moyen de transport. Les préjugés sexistes sont nombreux, il est jugé indécent - voire dangereux - pour une dame de chevaucher les deux roues.
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Cela n’empêche pas l’engin de se faire une place de choix dans le quotidien des femmes : il devient rapidement un outil de mobilité physique et sociale, contribue à leur visibilité et leur indépendance. Dans ce contexte, l’entreprise de Kopchovsky fait du bruit, alors que les raisons qui la poussent sur les routes demeurent troubles. Aujourd'hui encore, certains s’interrogent : était-ce un calcul financier pour offrir de meilleures conditions de vie à sa famille ou un acte militant pour faire taire les détracteurs ? Peut-être les deux à la fois. Son profil paraît en effet un brin atypique pour une telle initiative : c’est une mère de trois enfants en bas âge qui n’a jamais pédalé de sa vie.
Peu importe. Débrouillarde et déterminée, elle se prépare et trouve un sponsor, la Londonderry Lithia Spring Water Company, qui vend de l’eau minérale. La société lui donne 100 dollars pour transporter une petite pancarte à l’arrière de son vélo et changer de nom le temps du trajet : elle est désormais « Annie Londonderry ». Première étape d’une entreprise publicitaire qu’elle va mener avec soin et brio. Le 25 juin 1984, elle fait ses adieux à sa famille et quitte Boston pour gagner New York. Un journal local compare son départ à « l'envol d’un cerf-volant le long de Beacon Street ».
Accueillie par la douane au Havre, elle triomphe à Marseille
Mais les débuts sont difficiles pour la cycliste amateure. Après New York, le voyage vers Chicago est laborieux. Ses vêtements de femme la gênent, son vélo est lourd, elle a perdu neuf kilos quand elle arrive finalement en septembre, épuisée et découragée, dans la capitale de l’Illinois. Elle se rend également compte que la traversée de l’ouest vers San Francisco avant l’hiver est compromise. Si elle veut finir dans les temps, il lui faut changer d’itinéraire, mais aussi d’équipement. Elle récupère auprès de la Sterling Cycle Works un vélo d’homme plus léger et s’habille avec des habits masculins, plus pratiques.
Relancée, la jeune femme regagne New York et embarque pour la France. Sa réputation la précède déjà, mais pas pour le mieux. Son accueil au Havre est glacial, la douane se saisit de son vélo, on lui vole son argent et la presse française s’en prend à son apparence, son style, ses capacités. Mais rien ne semble pouvoir arrêter la cycliste, qui tient les médias en haleine, suscite l’admiration ou les moqueries. Bref, elle fait parler d’elle. Malgré des conditions météos défavorables et une blessure au pied, elle rallie Marseille en deux semaines en passant par Lyon. Son cas, qui passionne la cité phocéenne, lui vaut d’être accompagnée « en foule et en musique » par un millier de Marseillais jusqu’au ponton d'embarquement du paquebot Sydney en janvier 1895.
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De là, elle fait des étapes à Alexandrie, Colombo, Singapour, Saïgon, Hong Kong, Shanghai, Nagasaki et Kobe, où elle alterne entre vélo et bateau. Cette charismatique et habile négociatrice subvient à ses besoins en « transformant son vélo et son corps en panneau publicitaire ambulant, transportant des bannières à travers les villes du monde entier », explique le journaliste et écrivain Peter Zheutlin. Son vélo devient un spectacle à lui tout seul, prodige du marketing avant l’heure. Tout au long de son voyage, elle engrange des sponsors et collecte des fonds pour poursuivre son périple, donne des conférences où elle raconte ses péripéties en s’arrangeant parfois avec la vérité.
Un récit haut en couleurs
Après avoir gagné le Japon, elle rejoint San Francisco en mars 1895 avant de descendre à Los Angeles. Elle franchit ensuite l’Arizona et le Nouveau-Mexique jusqu’au Texas puis gagne Cheyenne à vélo. Elle traverse le Nebraska en train et rejoint Chicago où, le 12 septembre 1895, elle conclut son périple avec deux semaines d’avance sur l’objectif. C’est la fin de « l'un des chapitres les plus alambiqués et fantaisistes de l’histoire du cyclisme ». Fantaisiste notamment par le récit qu’en fait l’aventurière elle-même. À peine rentrée, auréolée de son succès, elle écrit Le voyage le plus extraordinaire jamais entrepris par une femme et multiplie les interventions publiques avec des histoires plus ou moins vraisemblables.
Cette formidable conteuse raconte avoir chassé le tigre en Inde avec la royauté allemande ou s’être retrouvée impliquée dans le conflit sino-japonais. Coincée sur le front, elle aurait été blessée par balle à l’épaule, serait tombée dans une rivière gelée avant de se retrouver dans une prison japonaise. Elle dit avoir observé « le fonctionnement du système russe de traitement des prisonniers politiques » en Sibérie et avoir dormi sur des « lits coréens chauffés au charbon ». L’aventurière aurait également échappé plusieurs fois à la mort. Inventées ou réelles, fidèles ou déformées, ces anecdotes captent l’attention du public et ravissent les journalistes. Elle décroche même une tribune dans le New York World.
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Colloques, démonstrations de vélo, vente de photos, de pin’s souvenirs et d’autographes lui permettent un temps d’entretenir sa célébrité et ses revenus. Mais elle sombre bien vite dans l'oubli après avoir abandonné sa carrière de journaliste, sauf pour les féministes qui voient en elle une pionnière, quand bien même sa démarche n'était pas tout à fait désintéressée. « Bien que sa motivation fût personnelle et non politique – elle cherchait à acquérir gloire et fortune, et non à faire passer un message –, elle s’est très consciemment faite la porte-parole de l’égalité des femmes », rappelle son biographe Peter Zheutlin.
À une époque où, pour la gent féminine, enfourcher un vélo n’est pas un acte anodin, l’épopée d'Annie Kopchovsky est un exemple et un symbole. Elle dit d’ailleurs à son retour qu’elle est « une femme nouvelle », c’est-à-dire « capable de faire tout ce qu’un homme peut faire ». Démonstration à l’appui. Lorsque que la militante suffragette Susan Anthony déclare en 1896 que « la bicyclette a fait plus pour l’émancipation des femmes que n’importe quelle chose au monde », nul doute qu’elle a en tête l’aventure extraordinaire de sa contemporaine quelques mois plus tôt.
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