D'un espoir d'autonomie à l'intégration forcée: chronologie des forces kurdes en Syrie

La dissolution des Forces démocratiques syriennes (FDS), mardi 25 août, marque un tournant majeur dans la mise en place des accords conclus en janvier dernier entre le gouvernement de la province semi-autonome kurde de Syrie et le pouvoir en place à Damas. D'abord soutenus par la coalition internationale pour combattre l'État islamique dans le pays, les Kurdes syriens, qui rêvaient d'autonomie, ont été contraints de se ranger du côté de Ahmed al-Chaara, le nouveau chef de Damas.
Le rêve de l'autonomie touche à sa fin. Devant un parterre de journalistes réunis dans le palais présidentiel de Damas, Mazloum Abdi, le chef des forces kurdes en Syrie, a officiellement mis un terme, mardi 25 août, à « la mission des Forces démocratiques syriennes (FDS) », dont il a annoncé la dissolution. Quelques jours auparavant, le dirigeant annonçait l'achèvement du processus d'intégration des institutions civiles et militaires kurdes au sein des institutions de l'État syrien.
Ces mesures découlent d'un accord passé entre les forces kurdes syriennes et le gouvernement du président par intérim du pays, Ahmed al-Charaa, arrivé au pouvoir après la chute de Bachar el-Assad en décembre 2024. Elles répondent à l'un des objectifs premiers du nouveau leader de la Syrie : l'unification d'un territoire morcelé après 13 années de guerre civile.
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Peuple apatride de quelque 40 millions d'âmes, les Kurdes habitent majoritairement une vaste région située à cheval entre l'Iran, l'Irak, la Turquie et la Syrie. Dans cette dernière, les populations kurdes étaient pendant longtemps principalement réparties dans le nord-est, autour de la ville de Qamishli, mais aussi à Kobané, plus à l'ouest, le long de la frontière turque.
Cette présence s'étend considérablement après le Printemps arabe de 2011, qui voit plusieurs groupes rebelles se soulever en Syrie contre le régime de Bachar el-Assad. Ces factions opposées au règne du dictateur s'allient pour certaines avec des groupes islamistes, qui finissent parfois par les supplanter dans plusieurs régions. Dans ce contexte, les forces kurdes deviennent alors un allié de poids pour les Occidentaux et la « Coalition contre l’État islamique » dans leur lutte contre le terrorisme.
Infanterie indispensable
Refusant de choisir un camp entre Bachar el-Assad et l'opposition syrienne arabe, les Kurdes de Syrie « tracent une troisième voie », expliquait Adel Bakawan, chercheur associé au programme Turquie/Moyen-Orient de l'Ifri, à Arte en février dernier.
Dès 2011, se forment les Unités de protection du peuple kurde (YPG), des milices considérées comme le bras armé du Parti de l’union démocratique (PYD), une formation politique kurde en Syrie. Les YPG concentrent progressivement leur combat contre les groupes islamistes, de plus en plus présents dans le conflit syrien. Une faction en particulier, apparue en Irak, a étendu son joug à l'est de la Syrie avant de proclamer, en 2014, la réinstauration du califat dans les régions sous son contrôle, se rebaptisant au passage « l'État islamique ».
En octobre 2015, une alliance militaire est conclue entre les différentes unités de combat kurdes et des factions arabes pour former les Forces démocratiques de Syrie (FDS). Dominées par les Kurdes, elles font de la lutte contre l'État islamique leur priorité.
La coalition internationale, déjà venue en aide aux YPG lors du siège de Kobané par les djihadistes, voit dans cette nouvelle force un atout de poids sur le sol syrien pour combattre Daesh. Elle soutient activement ses activités, dans des opérations terrestres ou en appuyant ses offensives avec des frappes aériennes.
Si bien que, dans les années qui suivent, les FDS reprennent une par une les villes tombées aux mains des combattants de l'État islamique. Après la chute de Manbij à l'été 2016, les Forces démocratiques de Syrie avancent vers Raqqa, la capitale du califat. Au terme de onze mois d'affrontements, Daesh finit par abandonner la ville. Les combats se poursuivent jusqu'aux ultimes poches djihadistes, dans le gouvernorat de Deir Ezzor, où leur dernier bastion, le village de Baghouz, tombe le 23 mars 2019.
Autonomie kurde ?
À mesure que reculent les troupes de Daesh, le PYD prend de facto le contrôle d'une grande partie du nord-est de la Syrie. Dès 2013, alors même que les Forces démocratiques syriennes n'ont pas encore été formées, des groupes kurdes proclament l'établissement d'une administration autonome. Chaque victoire militaire contribue à accroitre l'étendue du territoire sous contrôle kurde, jusqu'à atteindre les bords de l'Euphrate. Plusieurs régions, à majorité arabes, passent alors sous l'autorité de l'Administration autonome du Nord et de l'Est de la Syrie, dirigée par le PYD.
En 2019, alors que les derniers villages encore aux mains des djihadistes tombent, la Turquie, qui avait participé à la lutte contre l'État islamique, tourne son regard vers la région autonome kurde. Ankara, critique régulière du soutien états-unien aux Forces démocratiques syriennes, menace de déloger le PYD de sa frontière. Le président, Recep Tayyib Erdogan, fustige la proximité du parti kurde syrien avec le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), considéré comme un groupe terroriste par les autorités turques.
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Le désengagement des États-Unis de Donald Trump, qui retire ses soldats de la région en octobre 2019, offre l'opportunité à la Turquie pour se déployer. Ankara lance alors l'opération « Source de paix » avec l'objectif, avancé par le président turc, d'établir une « zone de sécurité » à la frontière.
L'agression pousse le PYD à « faire un compromis douloureux » en demandant l'aide de Bachar el-Assad pour que l'armée syrienne se déploie aux côtés des forces kurdes, près de la frontière, mais les troupes turques tiennent leurs positions. Au cours des semaines suivantes, des accords sont conclus entre la Turquie et les États-Unis puis avec la Russie qui accordent à Ankara le retrait des troupes kurdes d'une zone de 32 km de profondeur à la frontière. Si la manœuvre d'Ankara est vivement critiquée par la communauté internationale, le soutien jusqu'alors accordé par l'Occident aux Kurdes semble s'amenuiser. Les années suivantes viennent, à l'évidence, porter un coup d'arrêt conséquent aux velléités autonomistes du PYD.
Le nouveau partenaire syrien
En novembre 2024, Hayat Tahrir al-Sham, une coalition de groupes rebelles et islamistes, lance une offensive contre le régime de Bachar el-Assad depuis le gouvernorat d’Idleb, qu'elle domine. En à peine douze jours, le groupe mené par Ahmed al-Charaa entre dans Damas. La dynastie el-Assad, au pouvoir depuis 53 ans, vient de s'écrouler en moins de deux semaines.
Anciennement Front al-Nosra, branche syrienne d’al-Qaïda dont elle a rompu en 2016, Hayat Tahrir al-Sham suscite la méfiance d'une partie de la communauté internationale, malgré les promesses de transition douce pour la Syrie formulées par son dirigeant. Pourtant, dans l'année qui suit, Ahmed al-Charaa, frappé jusqu'alors par des sanctions internationales, est reçu avec les honneurs par plusieurs dirigeants, à commencer par Donald Trump ou encore Emmanuel Macron. La même année, Londres et Washington révoquent le statut d’organisation terroriste de Hayat Tahrir al-Sham.
Si les massacres de populations de la minorité alaouite par des milices sous l'autorité de Damas portent légitimement atteinte à son projet d'unification du pays, le président par intérim syrien conclut toutefois un accord, en mars 2025, avec le chef des FDS Mazloum Abdi. L'accord prévoit l'intégration de toutes les institutions civiles et militaires relevant de l'Administration autonome kurde du nord et de l'est au sein de l'État syrien avant la fin de l'année 2025.
Mais en janvier 2026, les forces syriennes lancent plusieurs attaques dans les quartiers kurdes d'Alep et dans le nord-est du pays. En moins de deux semaines, les FDS sont chassées de Raqqa et de Deir Ezzor. Le 18 janvier, un cessez-le-feu est conclu, suivi par l'annonce de la signature d'un « accord global » entre les deux camps. S'il garantit aux Kurdes leurs droits nationaux, civils et éducatifs, reconnaissant notamment le kurde comme langue nationale, le texte marque définitivement la fin de l’autonomie de leurs territoires en Syrie.
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