Plus de 700.000 signatures contre CNews : une pétition, et après ?

Si le chiffre est impressionnant, il ne présume aucunement d’une décision de l’Assemblée nationale française contre CNews, ni d’une procédure entraînant automatiquement la suppression de la chaîne. Déposé le 10 juin dernier par un illustre inconnu – un certain Lucas Massoni - le texte initial formulait deux demandes : d’abord, le retrait immédiat de CNews des chaînes françaises autorisées à être diffusées ; et la fermeture pure et simple de l’antenne appartenant au groupe Bolloré, également propriétaire de la radio Europe1 et du Journal Du Dimanche. Médias de référence en France.
Autre reproche explicitement formulé à CNews : être une "machine de propagande". Dans son texte accompagnant la pétition, Lucas Massoni cite notamment des phrases entendues sur la chaîne : "des Français noirs comparés à des grands singes et à des tribus primitives […] Et, comble du révisionnisme, Pétain présenté comme le sauveur des juifs de France". Autant, selon lui, de manquements répétés aux obligations audiovisuelles de la chaîne.
Les faits
Pour appuyer sa demande, l’auteur avance un bilan de 27 rappels à l’ordre depuis 2019 et un total de 630.000 euros d’amendes infligées à CNews par l’Arcom (Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique) depuis 2017.
À la fin octobre, la pétition affichait 300.000 soutiens, quelques jours plus tard, le cap des 500.000 signatures était franchi. Une accélération à mettre en lien direct avec l’attentat raciste de Trappes (Yvelines), survenu le 23 octobre. L’attentat avait alors provoqué une forte réaction dans la société. Elus et habitants avaient mis en cause le traitement de l’immigration et des minorités par certaines chaînes d’information, en pointant du doigt CNews.
Polémique et climat social délétère
Face à la polémique et malgré la dimension prise ces derniers jours par la pétition, CNews botte sagement en touche. Sollicitée par l’AFP, CNews avait répondu : "Nous ne ferons pas de commentaires sur cette pétition politique". Et dans un contexte quasi insurrectionnel en France, avec des manifestations lycéennes hebdomadaires, émaillées de violences, l’attention s’est focalisée sur la chaîne d’information en continue du groupe Canal +.
Le 17 octobre dernier, l’entrée de la chaîne avait été bloquée par les manifestants et des projectiles avaient été lancés contre la façade de son siège située dans le XVe arrondissement de Paris. L’après-midi une équipe de Frontières (autre média appartenant à la galaxie Bolloré) et travaillant pour CNews aurait également été agressée, avant de devoir se réfugier dans un restaurant.
CNews et les médias dans la ligne de mire
D’autres médias sont également pointés du doigt ou ont même été pris à partie avec des interdictions d’assister aux conférences de presse ou aux AG des associations étudiantes et lycéennes. Le 24 octobre dernier, c’est une équipe de BFMTV, une chaîne appartenant au groupe CMA CGM (dirigé par Rodolphe Saadé, via son pôle CMA Média), qui a été prise à partie lors du rassemblement en hommage aux victimes de l’attaque terroriste raciste de Trappes. : "Honte à vous, vous avez du sang sur les mains !", avait-on entendu : "vous venez le lendemain d’un attentat terroriste, vous n’avez pas honte ? Cassez-vous ! ".
Mais c’est bien la chaîne du milliardaire breton Vincent Bolloré qui cristallise toutes les critiques. Dernièrement, une équipe de CNews a été refoulé d’une conférence de presse organisée à l’Assemblée nationale en présence du maire de Trappes, Ali Rabeh. "Il faut cesser de considérer que CNews est un média", avait déclaré l’élu. Côté politique, les députés écologistes Benjamin Lucas-Lundy et Léa Balage El Mariky ont demandé le retrait des accréditations des médias du groupe Bolloré à l’Assemblée nationale.
Autre nuage noir planant au-dessus des toits du "Jad", le nom du siège de CNews quai André-Citroën à Paris. Une
association, Voies de droit, rassemblant 71 universitaires dont Camille Broyelle professeure de droit public à l’Université polytechnique Hauts-de-France, a déposé fin août devant le Conseil d’État un recours au fond, assorti d’un référé suspension. Cité par la chaîne de TV Public-Sénat, pour elle les choses sont claires, "CNews et Europe 1 sont hors la loi. Ces médias ont fait l’objet de nombreuses sanctions ces dernières années. Au bout d’un moment, quand on s’aperçoit que les sanctions n’ont pas d’effets, il ne reste plus que le retrait de leur fréquence pour que la loi soit respectée". Ambiance.Une ligne éditoriale pour les diriger tous ?
À six mois de l’élection présidentielle en France, les remous face à la question du respect du pluralisme dans les médias français et sur CNews en particulier, sont de plus en plus nombreux. Plusieurs enquêtes ont été menées pour analyser les lignes éditoriales et la rhétorique de la chaîne, notamment celle de Reporters Sans frontières publiée en novembre 2025 et intitulée, pluralisme en France : sur CNews le grand contournement. De son côté, en juin 2025, le journal Le Monde avait sorti sa propre enquête pour comprendre et documenter le fonctionnement de la galaxie des médias ultra-conservateurs.
Une défiance qui semble aujourd’hui s’étendre dans les médias. Illustration avec l’arrivée en septembre dernier sur BFMTV de l’éditorialiste transfuge de CNews, Sonia Mabrouk, ayant provoqué une crise en interne. La Société des journalistes de la chaîne d’information en continu et les syndicats (SNJ, CGT) se sont insurgés de l’arrivée de l’ancienne éditorialiste de CNews. Plus de 160 salariés ont signé un texte dénonçant "une dérive éditoriale, accusant la journaliste d’importer directement la ligne CNews".
Si CNews avait réussi en son temps à bousculer la hiérarchie de la TNT (Télévision Numérique Terrestre en France) grâce à un modèle low-cost axé sur les plateaux d’opinion et les débats clivants. Les autres chaînes ont eu tendance à s’en inspirer, conscientes de l’audience générée, créant une opposition entre deux visions du métier : d’un côté une logique d’audience commerciale basé en partie sur la rentabilité des débats en plateau et de l’autre un journalisme centré sur le reportage de terrain, plus cher et plus compliqué à produire.
Quelles suites ?
Concrètement, les 500.000 signatures obtenues par la pétition ne suffiront pas à imposer un débat dans l’hémicycle. Il s’agit d’une possibilité, et non d’une obligation, sur proposition du président de la commission compétente ou d’un président d’un groupe politique.
Dans les faits, et même si un débat avait lieu à l’assemblée nationale, le Parlement ne pourrait de toute façon pas interdire directement un média.
Seule l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique (Arcom) est compétente pour suspendre ou retirer l’autorisation de diffusion de CNews. Bien qu’elle ait renouvelé en 2024 l’autorisation de la chaîne jusqu’en 2035, elle peut néanmoins la suspendre ou la retirer en cas de manquement à ses obligations, notamment à l’interdiction de l’incitation à la haine raciale ou aux exigences d’honnêteté et de rigueur de l’information. A noter, une autre pétition a été mise en ligne sur le site de l’assemblée nationale le 3 novembre. Mais pour "soutenir CNEWS et la liberté d’expression dans les médias".
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