«Un jour en prison»: les voix humaines derrière les barreaux
Ils s’appellent Emmanuel, Val, Marc-André, Kevin… Avec près d’une vingtaine d’autres hommes, ils font partie des premières personnes incarcérées au Québec à avoir enregistré derrière les barreaux un album de rap, qui sera lancé jeudi à Gatineau.
Un jour en prison a été créé par le biais d’ateliers donnés par un organisme en réduction des méfaits, le CIPTO, entre les murs de l’Établissement de détention de Hull, un établissement provincial.
« Avec le LAB-CIPTO, on crée des espaces où les personnes incarcérées peuvent s’exprimer dans les arts visuels, dans la musique, dans l’écriture. Plusieurs artistes de la région sont venus en presque deux ans », explique Sasha Yakimishan, travailleuse de rue et coordonnatrice du projet, en entrevue avec Le Devoir. Ces ateliers sont organisés pour les détenus de la section à sécurité maximale, qui n’ont pas droit aux mêmes activités que les autres.
L’artiste hip-hop David Dufour, alias D-Track, devait donner des ateliers d’écriture, accompagné par la travailleuse de rue. Or, il s’est rapidement rendu compte que les gars avaient un besoin viscéral d’écouter de la musique, à laquelle ils ont peu accès en prison. Les participants étaient plus motivés quand il intégrait des beats et de l’instrumentation dans les rencontres.
« La créativité coulait tout de suite. À un moment donné, je me suis dit : je vais emmener avec moi un micro, je vais emmener une carte de son, on va s’enregistrer », raconte D-Track.
Des histoires à raconter
Le projet a ainsi pris une tangente nouvelle et plus ambitieuse. D-Track proposait des thèmes. En une trentaine de séances, les détenus ont cocréé une vingtaine de chansons, dont dix ont été sélectionnées pour l’album. Ils y parlent, entre autres, de leurs démons, de leur famille et de surdose.
« Des voix vibrantes / dans le vent, pour qu’on nous entende / Étiquetés par les préjugés / de la criminalité par l’ignorance de la société / Mettons des visages sur la réalité / afin de changer votre mentalité / Avant de juger, porte donc mes souliers », rappe Yves sur le titre intitulé La faim de l’album.
« Ils se racontent indirectement, souligne D-Track. En écoutant l’album, on peut trouver beaucoup d’indices sur qui sont ces personnes. »
Le projet a été l’occasion de créer des liens significatifs avec plusieurs d’entre elles. « Alors qu’on faisait une chanson sur les injustices, une personne m’a raconté sa vie au complet pendant une heure et demie. J’espère que ça lui a fait du bien », relève Sasha Yakimishan.
Les gars disaient parfois ne pas se sentir en prison lors des ateliers. « On était vraiment d’égal à égal avec eux. Et ils n’ont pas toujours ce sentiment-là. J’ai eu le commentaire : “Je me sens comme un citoyen quand je viens ici” », ajoute la travailleuse de rue, qui est ouverte à l’idée d’exporter le modèle dans d’autres établissements carcéraux.
Une exposition à Gatineau
Le producteur de musique et photographe David Leclerc, alias Quest, a fait l’habillage des chansons avec de la musique originale. Il a aussi croqué le portrait de plusieurs des participants, dans leur lieu de vie forcé. « Pour la plupart, c’était la première fois qu’ils se faisaient prendre en photo professionnellement », indique Quest.
Jusqu’au 4 octobre, ces photos font l’objet d’une exposition, assorties d’un code QR permettant l’écoute des chansons, au centre culturel Jacques-Auger, à Gatineau.
La pochette de l’album, elle, a été conçue collectivement lors d’un atelier d’arts visuels dans la même section de la prison. « On offrait l’opportunité aux gens de participer, qu’ils chantent sur l’album ou non », précise Mme Yakimishan.
Quelques membres du groupe sont aujourd’hui sortis de prison. D’autres y sont toujours ou ont été transférés vers un établissement carcéral fédéral. Peu importe leur cheminement futur, D-Track espère leur avoir donné le goût d’écrire et les avoir poussés à croire en leur capacité de faire de la musique.
« Ils vont pouvoir se concentrer sur quelque chose de constructif », soutient-il. L’un des participants, d’ailleurs, est sur une lancée, ayant écrit depuis une dizaine de chansons.
L’album peut dès maintenant être acheté sur Bandcamp pour 10 $. Les sommes recueillies seront versées au Fonds de soutien à la réinsertion sociale de la prison de Hull.
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