Une année de croissance pour le secteur de la défense d’Ottawa

L'année a été chargée pour le secteur de la défense à Ottawa : les entreprises ont soumissionné pour de nouveaux contrats, adapté leurs activités ou ont tout recommencé à zéro afin de répondre à la demande anticipée en fournisseurs nationaux.
Cette effervescence a été stimulée par le budget fédéral de l'automne dernier, qui prévoyait 80 milliards de dollars de dépenses de défense, ainsi que par l'objectif du gouvernement, énoncé dans la stratégie industrielle de défense publiée en février, d'attribuer 70 % des contrats militaires au cours de la prochaine décennie à des entreprises canadiennes.
Aujourd’hui, le secteur attend avec impatience le budget fédéral, qui sera présenté le 5 novembre.
Les PME veulent stimuler le secteur
Dominion Dynamics a été lancée en octobre dernier et a désormais son siège social dans une usine de 30 000 pieds carrés située dans le quartier Kanata Nord.
Le PDG de l’entreprise, Eliot Pence, explique que la mission de la société va dans le sens de celle du gouvernement : renforcer la capacité du Canada à développer les technologies nécessaires à sa propre défense.
Dominion développe du matériel, tel qu’un drone destiné à voler aux côtés d’aéronefs pilotés, ainsi que des logiciels, notamment des systèmes de contrôle destinés à faciliter la surveillance de l’Arctique.
J’ai constaté des changements spectaculaires dans notre approche des marchés publics de défense, tant en termes de rapidité que dans l’ampleur des contrats
, remarque M. Pence. Ce que je veux savoir maintenant, c’est comment cela affecte les [petites et moyennes entreprises]?
M. Pence souligne que des initiatives récentes, telles que l’Initiative sur les drones de défense, les incubateurs d’innovation en matière de défense BOREALIS et les projets visant à transformer l’Agence de l’investissement pour la défense en société d’État, sont autant de signes indiquant que les marchés publics évoluent dans le bon sens.
Son entreprise s’est implantée à Ottawa pour se rapprocher de ses principaux clients gouvernementaux. Dominion Dynamics a spécifiquement choisi l’ouest d’Ottawa afin de tirer parti de l’expertise de la région en matière de télécommunications, qui remonte à l’époque de Nortel.
Dans un mémoire prébudgétaire adressé au gouvernement, Dominion Dynamics juge que le mode de passation des marchés traditionnel du fédéral favorise les grands acteurs multinationaux bien établis. Dominion aimerait donc que ces règles soient modifiées afin d’aider les petites entreprises détenues et contrôlées par des Canadiens à remporter des marchés de moindre envergure, qui leur permettent de faire preuve de souplesse dans un monde où les technologies évoluent rapidement, comme les drones et l’intelligence artificielle.
La transformation s’opère réellement aux échelons inférieurs de l’échelle économique, au sein d’entreprises de ma taille, comptant entre 50 et 500 personnes, et franchement, même en dessous.
Dominion a décroché quelques petits contrats au Canada et a récemment conclu un accord portant sur la fabrication de 500 000 drones terrestres au Canada pour le compte d'une entreprise ukrainienne. La compagnie a également amassé 139 millions de dollars auprès d'investisseurs privés cet été, consolidant ainsi sa position parmi les entreprises du secteur qui connaissent une croissance rapide.
Son PDG a également cofondé l'Alliance des entreprises canadiennes de défense [Alliance of Canadian Defence Companies - traduction libre], qui compte aujourd'hui près de 200 membres, afin de défendre les intérêts des entreprises de défense à capitaux canadiens.
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Un contexte géopolitique différent
Certaines entreprises locales tirent parti du nouveau programme de 241 millions de dollars mis en place par le Conseil national de recherches du Canada (CNRC) pour aider les petites entreprises du secteur de la défense, ainsi que d’un autre programme de 4 milliards de dollars proposé par la Banque de développement du Canada, tous deux lancés au cours des dix derniers mois.
One9, une société de capital-risque spécialisée dans la défense et basée à Ottawa, dit recevoir de plus en plus de demandes de la part de jeunes entreprises qui tentent de se tailler une place dans le secteur.

Michael Smith est PDG de One9, une société de capital-risque basée à Ottawa, spécialisée dans les entreprises technologiques axées sur la défense et celles dont les technologies ont des applications à la fois dans le domaine de la défense et dans le secteur civil.
Photo : Radio-Canada / Francis Ferland
Son PDG, Michael Smith, raconte que l’industrie de la défense avait autrefois une image négative et risquée, ajoutant qu’il y a 18 mois, certains nouveaux entrants ne parvenaient même pas à ouvrir de comptes bancaires.
Mais maintenant que le contexte géopolitique a changé, le gouvernement fédéral investit des milliards pour renforcer sa chaîne d’approvisionnement nationale en matière de défense, afin de réduire sa dépendance vis-à-vis des États-Unis.
Résultat : on observe un regain d’intérêt de la part d’entreprises cherchant à lever des fonds, ainsi que de la part d’investisseurs désireux de les soutenir.
Il existe ces nouvelles entreprises spécialisées exclusivement dans la défense qui n’hésitent pas à dire : je vais vendre au gouvernement et à tout autre gouvernement disposé à acheter ma technologie de défense
, illustre M. Smith.
Selon lui, beaucoup de ces entreprises s’installent à Ottawa pour être proches du ministère de la Défense nationale, tirer parti des capacités technologiques de la ville et bénéficier d’occasions de présenter le fruit de leur travail, notamment sur le site d’essais Area X.O géré par Investir Ottawa, situé près de l’avenue Woodroffe et du chemin Hunt Club Ouest.
M. Smith estime que le prochain budget fédéral permettra au gouvernement de joindre le geste à la parole
en ce qui concerne le principe bâtir, établir des partenariats et acheter
de la Stratégie industrielle de défense du Canada.
La phase de construction ne peut avoir lieu que lorsque l’on commence réellement à acheter des produits canadiens, et il reste à voir quand cela se produira et si ce sera à une échelle suffisante pour transformer le paysage canadien.
Investir Ottawa attend des chiffres actualisés sur l’évolution du secteur depuis le lancement, il y a un an, du pôle d’innovation en matière de défense. À l’époque, l’organisme estimait à plus de 330 le nombre d’entreprises de la région de la capitale nationale actives dans ce secteur.
La présidente-directrice générale, Sonya Shorey, juge que ce nombre a augmenté et que les signaux envoyés par le gouvernement fédéral ont contribué à un renforcement
de l’engagement des entreprises d’Ottawa.
Des entreprises étrangères s'installe à Ottawa
Parallèlement, le message du gouvernement attire les investissements étrangers.
L’entreprise finlandaise de dirigeables Kelluu, par exemple, a récemment ouvert un bureau à Ottawa et travaille sur des dirigeables sans équipage capables de surveiller l’Arctique ou les feux de forêt dans des zones reculées.
L’Association des industries canadiennes de défense et de sécurité (CADSI), qui représente à la fois des entreprises nationales et multinationales, indique que le nombre de ses adhérents a augmenté de 70 % cette année et qu’elle compte désormais 254 entreprises dans la région d’Ottawa-Gatineau.
La majorité d’entre elles, soit 182, appartiennent à la catégorie des petites et moyennes entreprises.

Christyn Cianfarani est présidente-directrice générale de l'Association des industries canadiennes de défense et de sécurité.
Photo : Radio-Canada / Matthew Kupfer
Selon la présidente-directrice générale de la CADSI, Christyn Cianfarani, les petites entreprises cherchent soit à attirer des partenaires au sein de la grande chaîne d’approvisionnement conventionnelle du secteur de la défense, soit à remporter un contrat de niche auprès du ministère de la Défense nationale ou du Centre de la sécurité et des télécommunications du Canada.
Elle remarque que certains appels d’offres donnent la préférence aux entreprises canadiennes, mais que cela se fera probablement au cas par cas, dans les domaines où le Canada souhaite acquérir une autonomie, tels que la cybersécurité et la cryptographie.
Mme Cianfarani souligne par ailleurs que le marché de la défense est un secteur hautement réglementé et soumis à une surveillance étroite, dans lequel il est difficile de s’implanter.
Elle cite en exemple des témoignages d’entreprises membres, qu’elles soient nouvelles ou novices dans le secteur, qui ont confié se heurter à des obstacles liés au respect des réglementations sur les biens contrôlés et la sécurité nationale.
Certains membres étaient très enthousiastes. Ils ont décroché des contrats, puis ils se sont rendu compte qu’ils avaient besoin d’une habilitation de sécurité et qu’ils ne pouvaient pas en obtenir dans les délais requis pour réaliser le contrat.
M. Cianfarani, tout comme M. Pence, juge que les exigences et les procédures réglementaires devaient être clarifiées pour les entreprises qui font leur entrée dans le secteur et qui se développent afin de répondre à des contrats plus importants — un point que la stratégie du gouvernement a mis en évidence.
MM. Smith, Shorey et Cianfarani s’accordent tous à dire que le secteur de la défense à Ottawa connaît actuellement un véritable essor.
M. Pence se montre toutefois un peu plus prudent dans son évaluation, alors qu’il tire le bilan d’une première année bien remplie.
Je pense que le public reconnaît que le Canada a besoin d’une industrie de la défense et que nous devons investir davantage. Je pense même que le public l’a compris depuis longtemps. J’attends le boom et j’ai bon espoir qu’il se produira.
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