«Pour Mykhaïlo Fedorov, ex-ministre de la Défense, des élections sont possibles en Ukraine»

L’Ukraine fait-elle face au risque de chaos politique ? L'ancien ministre de la Défense, Mykhaïlo Fedorov, évincé du gouvernement le mois dernier, a appelé, dans une vidéo publiée mardi 18 août, à des élections pour « restaurer le processus démocratique », malgré la guerre. Il a brossé un portrait extrêmement sévère du système politique ukrainien, entre corruption, « crise systémique de gouvernance » et défiance de la population. Sans le citer, Mykhaïlo Fedorov vise évidemment Volodymyr Zelensky. Ces propos font débat au sein de la population. L’analyse de Anna Colin Lebedev, maîtresse de conférences à l’Université Paris Nanterre et directrice scientifique de l’Observatoire de l’Ukraine
RFI : Est-ce que cette prise de parole de Mykhaïlo Fedorov, le ton employé et les mots choisis, a surpris en Ukraine ?
Anna Colin Lebedev : Je pense que de toute manière, tout événement politique de cette envergure sera discuté. Il va en surprendre certains, il va paraître logique à d'autres. On savait, après les mouvements de protestation et de soutien dont avait bénéficié Mykhaïlo Fedorov après son limogeage du poste de ministre de la Défense, qu’une personnalité politique de premier plan émergeait en Ukraine. Aujourd'hui, on a quelque chose qui se cristallise sous nos yeux, un événement de vie politique majeur. Donc oui, évidemment, ça a de l'importance.
Vous qualifiez Mykhaïlo Fedorov de « personnalité politique », c'est ainsi qu'il s'érige désormais. Est-ce qu'il assume de se placer en tant qu’opposant à Volodymyr Zelensky, même peut-être opposant numéro un ?
Alors Mykhaïlo Fedorov est historiquement issu de l'équipe de campagne de Volodymyr Zelensky, c'est un proche. C'était son community manager dans les débuts politiques du président ukrainien actuel. Mais en réalité, les responsabilités qu'il a occupées et la place qu'il a construite, notamment vis-à-vis de la communauté de la défense, des militaires et puis de tous ceux qui sont investis dans les technologies militaires, en ont fait depuis un moment déjà une personnalité politique de premier plan.
Il a été ministre de la Transformation numérique et, en tant que ministre de la Transformation numérique, il a modernisé l'État ukrainien d'une manière spectaculaire avant même d'être ministre de la Défense. C'est lui qui a accompagné l'introduction de cette technologie des drones, de cette capacité, de cette agilité de l'armée. Il était très attendu à son poste de ministre de la Défense, donc un homme politique de premier plan, il l'était déjà.
La différence aujourd'hui, c'est qu’il considère que, puisqu'il n'a plus la possibilité d'accompagner Zelensky en tant que ministre de la Défense, qui était la place qu'il occupait, il sera une alternative à ce président. Alors « opposant », je pense qu'il y a une connotation négative très forte avec l'idée de l'opposant, quelqu'un qui chercherait, par exemple, à démettre le président en place. Je ne pense pas que ce soit comme ça que Fedorov se positionne aujourd'hui. Il dit que les élections sont possibles, que les élections doivent se tenir. Et je pense que ce qu’il sous-entend, c'est qu’il sera candidat à ces élections en tant qu'alternative au président sortant.
Il y a aussi un projet personnel, une ambition de sa part ?
Je pense qu'au-delà de l'ambition personnelle, que l'on anticipait de toute façon depuis un moment, il faudra bien, le jour où il y aura des élections, qu'il y ait des alternatives à Zelensky, sinon on ne serait plus en démocratie. Je pense qu'au-delà de ça, la vraie nouveauté pour moi de son message, c'est de dire que les élections sont possibles. Et quand c'est l'ancien ministre de la Transformation numérique et l'ancien ministre de la Défense qui dit ça, lui qui a fait accomplir à l'Ukraine des choses qu'on pensait absolument impossibles, on a tout à fait intérêt à tendre l'oreille. Parce que je pense que derrière, il n'y a pas juste une ambition personnelle, mais l'idée d'un projet qui permettra effectivement à la démocratie ukrainienne de bénéficier de nouvelles élections.
Mais est-ce que vous pensez effectivement que ces élections sont aujourd'hui envisageables dans le contexte actuel ? Où la Russie, évidemment, frappe l'Ukraine quasiment quotidiennement. Est-ce que sur le plan logistique et sur le plan de la sécurité, c'est effectivement faisable ?
Jusqu'à maintenant, il y avait consensus pour dire que, en termes pratiques, les élections n'étaient pas possibles pour une série de raisons. Comment faire voter les territoires sous occupation russe ? Comment faire voter les militaires sur le front ? Comment réunir les gens dans des bureaux de vote, alors même que la Russie frappe les lieux de réunion des Ukrainiens ? Mais à mon avis, si on comprend bien qui est Fedorov, s'il prend la parole aujourd'hui en disant c'est possible, c'est qu'il a une idée en tête et il y a de fortes chances que cette idée soit liée à des dispositifs numériques, des dispositifs de vote électronique, qui font l'objet d'autant de critiques en Ukraine que dans nos sociétés. Mais à mon avis, il va certainement arriver avec un projet. Ce qu'il dit dans son adresse, c'est que refuser pendant longtemps, pendant toute cette guerre qui s'installe dans la durée, de tenir des élections, c'est finalement laisser la Russie dicter le timing de la vie démocratique ukrainienne. Et ce n'est pas acceptable. Ce qu'il est en train de dire, c'est la guerre va durer et donc il va falloir qu'on apprenne à faire des élections pendant la guerre.
Au-delà de cette proposition d'organiser des élections rapidement, est-ce que Mykhaïlo Fedorov, dans cette adresse, dans son message vidéo, développe aussi certains aspects programmatiques ? S'il a effectivement une ambition de concourir à un scrutin.
Aujourd'hui, en Ukraine, mais depuis un long moment déjà, il y a un regard très critique sur la manière dont le pouvoir s'exerce aussi bien par le Président que par les parlementaires. Les critiques que formule Fedorov, elles sont là, mais elles font partie complètement du débat politique commun en Ukraine, y compris en temps de guerre : l'idée que la manière dont le pouvoir s'exerce et se distribue a cessé d'être démocratique, ce qui est vrai avec l'impossibilité de tenir des élections, l'idée que les faits de corruption sont inacceptables en temps de guerre. Et ça, c'est l'argument que, bien évidemment, tous les candidats à la présidentielle vont tenir, qu'il y a des projets alternatifs, politiques qui sont mieux. Je dirais, oui, il y a des critiques qui sont formulées, il y a un certain nombre de personnes qui vont partager ces critiques, et c'est aussi ce que l'on souhaite quelque part, à un pays qui a un fonctionnement démocratique, un candidat alternatif qui arrive et qui dit : « Les choses ont été mal gérées. J’ai une autre proposition. »
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