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Saturday, October 10, 2026

Le philosophe Frédéric Gros : "On est dans une période où on ne cesse de nous faire accepter l’inacceptable"

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Pascal Claude : "Le droit de propriété individuelle est un droit naturel, ancré dans les profondeurs de la nature humaine, indestructible et immuable comme elle". Ce sont des mots de 1898, d'Alphonse Capart, professeur de philosophie à Namur, que vous citez dans votre nouveau livre. La philosophie occidentale n'a pas toujours fait l'éloge de la propriété, au contraire d'ailleurs….

Frédéric Gros : C’est vrai que comme je le précise dans mon livre, le grand imaginaire poétique et philosophique de l’Occident n’a cessé pendant des siècles de poser comme condition du bonheur des hommes l’absence de propriété. Ce n’est qu’à la fin du 18e  siècle et au 19e siècle qu’être propriétaire est vu comme l'accomplissement d'un destin, d'une vie, et comme le vecteur du bonheur…

Et c’est faux ? Etre propriétaire ça n’est pas une source de bonheur ?

Moi je suis très content d'être propriétaire de ma voiture. J'ai même un petit appartement dont je suis propriétaire. C'est là que se tient à la fois tout le jeu et toute la provocation. Dès que je dis "Violence de la propriété", les gens se disent "Il va nous faire retomber dans les ornières ténébreuses et chaotiques du communisme". Je ne suis pas contre la propriété privée, je suis contre une certaine manière de vivre la propriété, de la considérer, je suis contre la propriété absolue.

Mais à partir de quel moment est-ce que ça vous dérange ?

Le problème, c'est ce que ça cache. Le problème, c'est que toute critique un peu sensée de la propriété dérange. Ce qui me gêne, ce n'est pas la propriété des biens d'usage, que ce soit une maison, que ce soit une voiture, même des moyens de production, comme aurait dit Marx. Ce qui me gêne, c'est la manière dont on a construit un rapport de propriété absolu, c'est-à-dire un rapport à la chose sur laquelle je suis constitué comme despote absolu et que ce qui m'appartient à partir du moment où ça m'appartient, je peux en faire un usage exclusif, un usage privatif. C'est le répertoire de jouissance qui est derrière ce qu'on appelle la propriété aujourd'hui.

Vous écrivez : "Jusqu'à quel point est-ce qu'on ne jouit pas davantage de l'effet blessant sur l'autre de nos richesses que des richesses elles-mêmes ?" Les propriétaires généreux, ça existe ?

Oui, ça existe. Et ça nourrit leur bonne conscience. Ce que j'essaye de dresser par rapport à cette légende lumineuse de la propriété qui tout au long du 19e  siècle se déverse dans les textes, c'est quelque chose comme la part sombre, comme la part noire. C'est ce qu'on ne veut pas voir. La propriété, ça été aussi l'exploitation abusive. C'est l'abus, la propriété. C'est-à-dire, "C'est à moi, je me fiche de l'effet que ça peut faire sur les générations qui vont venir". Alors sans problème, on prend, on exploite, on abuse et personne n’a rien à dire. Ce que je retiens de cette nouvelle définition de la propriété, c'est un noyau de jouissance.

Vous mettez à propos de la propriété sur un même pied le communisme historique et le capitalisme…

Bien sûr, ils sont dans le même "éthos" de la propriété. À partir du moment où les terres sont à l'État et l'État en fait ce qu'il veut ou les terres sont à des propriétaires privés et ils font ce qu'ils veulent de la terre. Les régimes communistes ont exploité de manière éhontée les ressources naturelles bien autant que les autres. À partir du moment où on reste prisonnier du doublet propriété privée ou propriété commune, on est fichus. Donc j'essaie de faire surgir et de faire briller cette autre opposition qui est celle de la propriété absolue et de la propriété relationnelle.

"La propriété, originairement, c'est le rapport du nourrisson avec le sein de sa mère, le rapport du corps avec l'air qu'il respire, avec l'eau qu'il boit". C'est ce que vous écrivez. Le nourrisson, il fait du sein de sa mère sa propriété ?

S'approprier au départ, c'est précisément trouver l'objet qui nous est approprié. Le sein de la mère, c'est ce qui est approprié à l'enfant. Mais l'enfant est aussi approprié au sein de la mère qui est gonflé de lait. C’est une composition réciproque des puissances. C’est l'appropriation relationnelle. Pour la respiration c’est pareil, c’est un rapport à l'autre qui ne suppose pas la séparation, mais qui fait que précisément, quand je respire, j'inhale un air qui me fait vivre et je recompose l'air ambiant. Ce sont peut-être les rapports de propriétés les plus originaires et vers lesquelles il faut revenir pour essayer de sortir de cette folie de la propriété absolue, qui est une folie politique. Être propriétaire, c’est une songerie politique despotique.

Michel Foucault parle de "l’intolérable" et du "droit à la révolte". Dans votre nouveau texte vous parlez "des morsures éthiques qui provoquent les agirs politiques". Est-ce que ce sont ces "morsures éthiques" qui nous amènent à un sentiment de responsabilité et qui nous poussent à passer à l'action ?

On est dans une période où on ne cesse peu à peu de nous faire accepter l'inacceptable et de nous amadouer à l'idée qu'après tout, "ce n'est pas si grave, ce n'est pas si dangereux". L'intolérable, c'est précisément se dire "Non, ça, je ne peux pas". Et pour moi, ça, c'est un acte de réappropriation. Parce que le pouvoir est une machine qui tente peu à peu de nous distiller des idées, de nous faire accepter un certain nombre de propositions, de nous faire penser qu’il n'y a pas de solution alternative, qu'on ne peut pas faire autrement. Toute cette machine doit à un moment se heurter à une forme de ressaisie qui est quand même un acte de réappropriation. Donc oui, tout à fait. Ces morsures éthiques font qu'à un moment, une personne, un individu se lève et dit "je ne peux pas accepter". Et ce moment-là, c'est le moment de ce que j'appelle le moment de la première personne. Le passage au "Je". Donc, en mon nom, je me lève et ce "Je" aussitôt deviens un "Nous". 

Comment est-ce qu'on passe du "Je" au "Nous" ?

Très facilement, par une espèce de contagion harmonique. Par exemple le mouvement de révolte "#MeToo" c’est ça. C’est "Moi aussi". C'est "Moi aussi j'ai vécu ça et moi aussi je trouve ça insupportable". Et ça, c'est l'alchimie même du soulèvement politique. Ça part d'un lycée à Créteil, pour reprendre des exemples français et immédiats, et un autre lycée à côté dit "Moi aussi".

Vous comprenez la colère des jeunes ?

En France, on a depuis des décennies méprisé l'éducation, méprisé ce service public à un degré insoutenable. Et on arrive à un moment où les lycéens eux-mêmes se disent "Comment est-ce que vous nous faites apprendre ?". Ils se réapproprient comme sujets politiques. Et ils découvrent qu'effectivement, ça peut être joyeux d'être ensemble et de crier les mêmes slogans. Tout l'appareil de pouvoir est là pour essayer de rendre ça impossible, pour segmenter, pour diviser.

L'intelligence artificielle, vous la définissez en une phrase dans votre nouveau livre. "Voilà une machine qui pense à notre place en ruinant la Nature". Cette désappropriation de la pensée, c'est grave ?

Oui c'est grave. On commence à voir en tant qu’enseignant les effets de cet usage massif de l'intelligence artificielle. J'aurais fait pareil à la place des étudiants car c’est un usage un peu paresseux. La vraie question c’est comment est-ce que l'intelligence artificielle peut être une machine d'expropriation de notre subjectivité ? Parce que c’est ce que ça va faire à notre place. Je prends l’exemple de la honte. Pourquoi la honte fait mal ? Parce qu'au moment où vous la subissez, vous ne pouvez pas vous faire remplacer. Vous êtes là, c'est vous et vous êtes irremplaçable et c'est ce qui définit notre dignité, notre responsabilité. L'intelligence artificielle, c'est de la délégation. On délègue le soin de penser, de juger, d'ordonner. Et en plus, ça marche, c'est efficace. Mais un usage trop systématique, trop massif me fait peur. Par ailleurs, avec l'avalanche des réseaux sociaux, l’ usage du téléphone, nous sommes complètement colonisés par ces outils. On colonise nos désirs, on nous dit ce qu'il faut désirer, faire, penser. La seule manière d’y résister, c'est de se soucier de soi. Mais on est tellement occupés par tous ces flux qu’on n'a pas le temps.  Ce qu’il faut c’est une réappropriation de soi où on met les choses à distance. D’ailleurs, Michel Foucault écrivait : "Il n’y a pas d’autre point, premier et ultime, de résistance au pouvoir politique que  dans le rapport de soi à soi".

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