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Sunday, October 4, 2026

«Tatami, maternité, et Mondiaux»: la judokate française Clarisse Agbégnénou se confie

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Six mois après la naissance de son deuxième enfant, Clarisse Agbégnénou aborde sereinement les Mondiaux de judo (du 4 au 11 octobre à Bakou, Azerbaïdjan). Elle raconte à RFI son retour express au plus haut niveau, son envie intacte de redevenir championne du monde et la façon dont elle concilie ambitions olympiques et maternité.

Comment allez-vous en ce moment (NDLR : l’interview a été réalisée le 11 septembre dernier), après cette reprise et la rentrée ?

J’avoue que je suis un peu fatiguée depuis cette reprise, ce retour, la rentrée de tout le monde, la rentrée des enfants, d’Athéna aussi. Il faut un peu tout gérer. C’est bien, je suis dans mon programme, je savais que j’allais avoir une petite soupape où j’allais être fatiguée. Surtout que cet été, je me suis énormément entraînée pour revenir à 100 % à Lausanne et je ne suis pas peu fière, donc c’est cool. Ça m’a fait du bien, parce que parfois on s’entraîne, on ne sait pas trop où on va, on a la tête dans le guidon, et d’avoir ces compétitions-là, ces moments un peu d’entraînement mais en réel, ça fait du bien de savoir où on en est. J’ai vu où j’en suis, et j’en suis très fière.

Ces compétitions vous ont-elles donné plus de certitudes sur votre capacité à retrouver le dossard rouge de championne du monde ?

C’est exactement ça. Au début, je me suis dit : « Tout est possible, on va y aller avec le talent ». Mais parfois, le talent ne suffit pas. Et là, j’ai pu voir que, mine de rien, c’est comme si j’avais fait un petit arrêt d’un mois, alors que pas du tout, j’ai fait beaucoup plus que ça. Je me suis bien sentie. Bien sûr, il manquait un peu de tactique sur certains combats, mais en tout cas je me suis sentie à ma place, à leur niveau, et c’est ce qui m’a permis de me dire : « OK, à ce championnat du monde, il y a quelque chose à aller chercher ».

Ce serait exceptionnel. Et si je coche cette case-là — revenir après une deuxième grossesse et être championne du monde — je vais finir par dire que je ne fais que des enfants et des championnats du monde, ça fonctionne… Non, ce n’est pas vrai, mais je serais très contente, très fière.

Votre approche du judo a-t-elle changé ? Vous sentez-vous plus légère mentalement ?

Oui, c’est une légèreté mentale. On peut m’attendre, mettre du stress, me voir à un endroit où je ne suis pas, mais moi je ne me pose pas toutes ces questions. Je me dis que j’ai le droit de perdre, j’ai le droit de gagner, j’ai le droit d’être en dessous, et c’est OK pour moi.

Quand on dit : « Physiquement, ce n’est pas possible ce qu’elle fait », moi je ne me demande pas si c’est possible ou pas, je me demande : « Est-ce que je vais prendre du plaisir ? » Et j’en ai pris, et ça allait au-delà. Je me suis exprimée, j’ai aimé ce que j’ai donné, je me suis sentie en forme et je me disais : « Waouh, je suis en forme, c’est cool de se sentir en forme comme ça ». Ça m’a donné des ailes.

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Vous avez aussi un rôle de leader et de conseillère dans l’équipe de France, chez les hommes comme chez les femmes. Est-ce un rôle que vous aimez ?

Oui, c’est un rôle qu’on me donne et que je prends à cœur. On a une belle équipe de France, féminine comme masculine, on a des choses à faire, beaucoup de médailles à aller chercher. J’espère qu’on aura les épaules et le dos solides pour ça, parce que forcément tous les autres pays nous attendent.

Il y a aussi les Championnats du monde par équipes derrière, qui sont désormais qualificatifs, avec un système de points. Donc on a beaucoup de choses à aller chercher. Ce que j’ai envie de dire à cette belle équipe de France, c’est de ne pas se stresser. On travaille tous les jours pour ces événements-là, on sait qu’il y aura des difficultés sur le chemin, mais j’ai envie de leur dire à toutes et à tous : prenez du plaisir.

On parle beaucoup d’un record que vous pouvez battre. Est-ce important pour vous ?

Honnêtement, pas du tout. Ce n’est pas que ce n’est pas important, c’est que je n’y pense pas maintenant. Quand le record sera fait, on pourra en parler largement, sous tous ses angles. Pour l’instant, je veux juste être championne du monde. On me dit que ça fait trois ans, moi j’ai le sentiment que ça fait très longtemps que je ne suis pas championne du monde.

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J’ai envie d’avoir mon dossard rouge, parce que le doré m’a échappé. J’ai envie de garder ce dossard rouge jusqu’à ce que je me présente aux Jeux, et de prendre le doré aussi : j’ai envie de tout prendre. Donc là, je sais que dans trois semaines, c’est à moi d’aller chercher cette victoire aux Championnats du monde. Je veux juste être championne du monde. Les records, on verra après.

Après tout ce que vous avez gagné, d’où vient encore cet appétit, cette envie de tout croquer ?

Je ne sais pas. On me dit souvent que je ne m’épuise jamais. Dans mes moments de récupération, mes grossesses m’ont permis de récupérer mentalement. Physiquement, c’est différent, il y a un gros changement, mais mentalement ça fait un stop : on pense à autre chose, on ne pense plus pour soi.

Pour Lausanne *, on m’a demandé si j’avais stressé. J’ai répondu que je n’ai pas eu le temps de stresser. La veille, il y en a une à gérer dans la nuit — enlever la couche, le pipi, le ceci, cela — et un autre qui tète, qui me rappelle que je suis leur mère avant tout. Donc la pression, je l’ai plus pour eux.

Au petit-déjeuner, il faut que l’un mange, que l’autre mange aussi, et moi aussi parce que je vais combattre. Il y a tellement de choses à gérer que je me dis juste : je suis en forme, je suis debout, j’ai les reins solides, let’s go. Et j’y prends beaucoup de plaisir, c’est génial.

Cette envie de redevenir championne du monde est-elle liée à la médaille de bronze des Jeux de Paris, à la frustration de ne pas avoir obtenu l’or ?

Je pense que tout joue. Il y a forcément un peu d’amertume, ce côté amer que j’ai mis de côté, mais que j’aurai toujours dans un coin de ma tête. Je pense que j’aurais pu être championne olympique. Quand on rate de belles occasions comme ça, c’est douloureux, surtout en sachant qu’on est dans une sélection où il faut aller chercher des points : on peut faire des Jeux et ne plus jamais les faire derrière.

Tout ce qui est bon à prendre, il faut le prendre sur le moment, sinon on ne sait pas de quoi demain est fait. Dans toutes les compétitions où je m’inscris, j’ai envie de le faire parce que je suis en forme, pas juste pour être là et tâtonner. Le judo est tellement dur que je n’ai pas envie d’être ridiculisée. Si je me lance, si je m’inscris, c’est parce que je suis en pleine possession de mes moyens pour viser au minimum un podium. Après, on sait que c’est un sport de combat, on ne maîtrise pas tout. Mais pour moi, là, il faut que je sois championne du monde dans quelques mois. Pas pour dire que je suis plus forte que les autres, mais parce que je me sens bien et que je peux aller chercher ce titre.

Les Jeux restent-ils dans un coin de votre tête, au-delà de ce titre mondial ?

Bien sûr qu’ils sont dans un coin de ma tête, sinon je ne serais pas là à chercher des points. Je vais chercher des points pour me qualifier. Et quand la qualification sera acquise, on parlera de plus haut.

Pourquoi continuer à ce niveau alors que vous pourriez vous consacrer uniquement à vos deux enfants et à une autre vie ?

Je le ferai un jour, promis. À un moment donné, il faudra se séparer du haut niveau, on s’aime beaucoup mais on se verra dans d’autres circonstances, ce sera bien aussi. Très honnêtement, je me sens bien, en forme.

Je me suis dit, à un moment donné, que je n’avais plus rien à aller chercher, que j’étais très contente de mon palmarès, que je n’avais rien à envier à personne, que je pouvais m’arrêter là sans souci. Mais j’ai un corps, je me sens bien, je n’ai mal nulle part, je n’ai aucun bobo, et je n’ai pas envie de finir avec un bobo non plus. C’est pour ça que je m’entraîne en conséquence, que je fais beaucoup de choses différentes pour avoir un corps solide.

Quand je sens qu’il y a encore des choses à aller chercher, j’y vais, mais je n’irai pas jusqu’à l’infini, ça ne rime à rien. Je suis sûre que Los Angeles sera ma dernière olympiade. Je n’irai pas à Brisbane, peu importe le résultat, parce que je vieillis, j’ai envie d’avoir une troisième grossesse et je ne reviendrai pas après une troisième grossesse, c’est fatiguant quand même. Et les gens autour de moi sont fatigués aussi, j’ai tout un village qui m’aide, ça leur génère du stress, de la fatigue. Les enfants aussi, parfois, ont envie de se reposer, de faire autre chose.

Mais tant que le moteur est là, que je montre que ça tient, pourquoi s’en cacher ? C’est sympa.

Est-ce la victoire, l’or, l’adrénaline qui vous empêchent d’arrêter, ou autre chose ?

Non, ce n’est pas seulement ça. J’ai aussi la victoire de mes enfants, c’est beau de les voir grandir. Je me sens bien. Le moment où j’aurais vraiment pu arrêter, c’était après Tokyo. Après Tokyo, j’étais fatiguée mentalement, une fatigue qui a tout atteint. Si je n’avais pas eu d’enfant à ce moment-là, j’aurais arrêté. Je n’avais plus les ressources.

Le fait d’avoir eu Athéna, d’avoir eu ce repos, de penser à autre chose, et d’avoir eu une grossesse qui m’a aidée à relativiser sur la vie, je me suis dit : pourquoi pas continuer ? Je n’avais rien de précis en tête, je ne me suis pas dit que j’allais forcément gagner. Mais quand ça se passe bien en ayant un enfant, on se dit : OK, pourquoi pas aller un peu plus loin, taquiner.

Avec Athéna, j’ai fait avec les moyens du bord. Avec Dakota, j’ai eu toute la potion magique, alors pourquoi ne pas essayer avec cette potion magique ? Après, ce sera fini, la potion magique ne sera pas éternelle. Là, j’ai les bonnes personnes autour de moi, qui m’encadrent bien. Je suis en forme cinq, six mois après, donc c’est cool de voir où on en est.

Et on ne s’arrête pas à l’âge d’une femme. Si on est en pleine possession de ses moyens, qu’on continue à faire des choses en respectant son corps, why not ? Let’s go.

Concrètement, comment la Fédération et les organisateurs vous accompagnent-ils dans votre vie de maman, notamment pour Dakota ?

Pour Dakota (son deuxième enfant), il n’y a aucun problème, parce que c’est lié à l’allaitement. Athéna est grande, elle n’a plus besoin d’allaiter, elle reste autour, elle peut regarder depuis les tribunes, elle a moins besoin de moi dans la journée, elle est à l’école. Dakota, lui, a besoin de moi en ce moment.

Pour eux, c’est totalement OK et légitime. Ils m’ont même mis une salle à côté de la salle d’échauffement à Lausanne. Je leur ai aussi demandé pour Bakou, il n’y a aucun problème. C’est pour ça que je me sens accompagnée par la Fédération internationale, par la Fédération de judo.

Pourquoi se priver de ça ? Autant en profiter et montrer au monde, aux femmes, que c’est possible d’aller beaucoup plus loin dans une carrière quand on est bien accompagnée. Il faut pousser un peu plus loin, voir comment le monde de demain peut nous aider, aller chercher de nouvelles ressources, et montrer que, avec un vrai accompagnement, on arrive à faire de très belles choses. Continuez d’accompagner les athlètes.

* Clarisse Agbégnénou a décroché la médaille de bronze dans la catégorie des -63 kg au Grand Slam de Lausanne 2026 le 29 août 2026

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