Un bénéfice en hausse de 400% sur un an : à quoi correspondent les surprofits des grands groupes pétroliers, et comment les taxer ?

Dans un cas comme dans l’autre, c’est bien le bénéfice net qui explose, à des taux supérieurs à 75%, quel que soit l’acteur, quelle que soit la période. Le chiffre d’affaires affichant une hausse plus modérée, cela signifie que l’augmentation des ventes n’est pas l’explication de la hausse des bénéfices. Ce bénéfice s’explique, en grande partie, par des marges plus importantes. Autrement dit, TotalEnergies, Shell et Repsol gagnent plus d’argent sur un plein de 100 euros aujourd’hui que sur un plein de 100 euros qui aurait été réalisé il y a un an.
"On constate que dans chaque crise énergétique que ce soit en 2022 ou en 2026, on assiste à une explosion des prix sur les marchés et les compagnies pétrolières font à ce moment-là des profits absolument mirobolants, plusieurs fois supérieur aux profits déjà plantureux qu’ils réalisent en temps normal", rappelle Adel El Gammal, professeur en géopolitique de l’énergie à l’Université Libre de Bruxelles (ULB).
Dans les trois cas, ce sont les activités de raffinage du pétrole qui ont porté ces résultats à des sommets. Chez TotalEnergies, l’activité Raffinage-Chimie, passe à 3,5 milliards de dollars, contre 687 millions un an plus tôt. C’est aussi ce qui explique le bénéfice multiplié par quatre chez l’espagnol Repsol, dont l’activité est très dépendante du raffinage.
Pour comprendre les bénéfices, il faut d’abord comprendre la hausse du prix à la pompe. Et cette hausse s’explique "par un déséquilibre de l’offre et de la demande, et plus précisément par un choc de l’offre", explique Adel El Gammal. Autrement dit, alors que la demande reste la même, l’offre se réduit, et les prix montent.
"Et donc cette hausse de prix ne vient absolument pas d’une augmentation du coût de la production", insiste le professeur de l’ULB. "La production d’un baril de pétrole brut ne coûte pas plus cher aujourd’hui qu’avant la crise ! Il est juste vendu beaucoup plus cher parce que nous sommes en situation de pénurie. Les sociétés pétrolières profitent de l’effet d’aubaine d’une crise pour augmenter leurs marges sur des activités qui sont exactement identiques à celles d’avant la crise."
C’est de l’argent fait sur le dos de la guerre
Et puisque les compagnies pétrolières peuvent augmenter les prix à la pompe grâce à une pénurie d’offre, cela veut dire que les marges augmentent, et cela "très significativement sur le raffinage et la distribution", précise Adel El Gammal. Le raffinage, c’est la transformation du pétrole brut extrait du puits de pétrole en un produit utilisable comme l’essence, le diesel, le mazout de chauffage ou le kérosène pour les avions. "Beaucoup d’infrastructures de raffinage ont été détruites au Moyen-Orient ou en Russie, et donc la marge des raffineurs (dont l’infrastructure fonctionne toujours, NDLR) a considérablement augmenté, complète Bertrand Candelon, professeur d’économie spécialiste de l’énergie (UCLouvain). Cela correspond à 40 centimes d’euros par litre d’essence, c’est historiquement haut."
"Autrement dit, ces milliards de profits ne sont absolument pas justifiés par une hausse de la productivité ou une amélioration quelconque, c’est de l’argent fait sur le dos de la guerre, pointe Adel El Gammal (ULB). Et ce bénéfice provient intégralement de la poche des consommateurs et des industries, y compris lorsque l’État s’endette pour tenter de limiter la hausse des prix à la pompe."
Une explication portée également par Greenpeace, mais que réfute Energia, la fédération des entreprises énergétiques en Belgique. "Greenpeace affirme que les coûts de production n’ont pas augmenté, ce qui est évidemment absurde (les factures énergétiques des entreprises à forte intensité énergétique ont, par exemple, fortement augmenté !)", a-t-elle plaidé.
Voilà pour l’explication des bénéfices considérables réalisés par les compagnies pétrolières. Des bénéfices que les citoyens, les associations comme Greenpeace, et les États aimeraient bien voir revenir, d’une manière ou d’une autre, vers une baisse des prix à la pompe. Alors comment s’y prendre ?
Si la Belgique avait retenu de la crise précédente, pointe Bertrand Candelon (UCLouvain), elle aurait pu mettre en place un lissage des prix. "Quand le prix sur les marchés est bas, on peut l’augmenter un peu à la pompe de manière à avoir des fonds de réserve que l’on peut réinjecter quand les prix sont hauts, et ainsi à lisser le prix à la pompe". Une sorte d’amortisseur, mais qui ne peut être amorcée qu’en dehors des périodes de crise… et donc pas maintenant.
À la place, le gouvernement Vivaldi en 2022 avait décidé de taxer les surprofits des compagnies énergétiques qui, dans des conditions similaires à aujourd’hui, avaient vu leur bénéfice s’envoler. "Quand on regarde ce que ça a rapporté à la Belgique, c’est autour entre 400 et 600 millions. Donc ce n’est pas énorme. Et ça n’a pas forcément bénéficié aux consommateurs en premier chef."
Cette mesure a ensuite été contestée à la Cour constitutionnelle, et la Belgique pourrait devoir rendre ces millions d'euros collectés à l’époque, ce qu'Energia n’oublie pas de rappeler dans son communiqué en réaction à une éventuelle taxe sur les surprofits : "Une nouvelle taxe dans un cadre juridique incertain accroît l’insécurité juridique."
Un débat juridique qui interroge la notion même du "surprofit".
Un surprofit n’est, par définition, par le profit lui-même mais le surplus de profit, ou le bénéfice au-delà du bénéfice. Une définition qui ne rend pas le calcul plus simple. "Il faudrait séparer le nouveau bénéfice qui provient d’investissements passés et le bénéfice qui provient exclusivement de l’augmentation des prix à la pompe", théorise Bertrand Candelon. "Et c’est très difficile à chiffrer", assure-t-il. Pour Adel El Gammal, il s’agirait des profits qui seraient supérieurs de 20% aux profits réalisés sur la moyenne des quatre années précédentes. Selon les calculs de Greenpeace, ces surprofits seraient de 36 milliards d’euros dans l’Union européenne, 1,26 milliard d’euros rien qu’en Belgique, soit 25 centimes par litre de diesel et 15 centimes par litre d’essence.
Adel El Gammal, qui ne mâche pas ses mots face aux bénéfices annoncés des compagnies pétrolières, trouverait logique qu’ils soient taxés. Mais le comment "reste une question délicate puisqu’il s’agit de multinationales qui peuvent délocaliser ces profits."
Un risque également pointé par Bertrand Candelon (UCLouvain). "La plupart de leur activité de raffinage qui génère ces surprofits n’a pas lieu en Europe, donc il y aurait un problème d’efficacité à travers une taxe sur les surprofits. Et si la Belgique décide d’augmenter les taxes sur Total par exemple, qui réalise 5% de son chiffre d’affaires chez nous, Total pourrait se désengager, et alors on serait coupé de pétrole raffiné."
Si la Belgique agit seule en imposant une contribution à ses raffineries, elle risque de les pousser à désinvestir, voire à délocaliser leurs activités.
Une position qui est également celle du ministre de l’Energie, Mathieu Bihet (MR). "Nous privilégions une approche coordonnée à l’échelle européenne. Une contribution de solidarité du secteur pétrolier peut être envisagée, mais elle doit être réfléchie dans un cadre qui évite de nous pénaliser. Si la Belgique agit seule en imposant une contribution à ses raffineries, elle risque de les pousser à désinvestir, voire à délocaliser leurs activités. Or, disposer de capacités de raffinage sur notre territoire constitue un atout stratégique et concurrentiel. Une mesure prise isolément, sans coordination européenne, pourrait donc produire l’effet inverse de celui recherché, avec des conséquences économiques potentiellement lourdes."
Un risque sur l’approvisionnement abordable, si ce terme peut encore être employé, rappelé, entre les lignes, par Energia ce jeudi : "Une taxe exceptionnelle perturberait davantage la confiance des investisseurs et compromettrait les efforts d’investissement nécessaires pour garantir une énergie accessible, abordable et fiable dans notre pays."
Face à ces incertitudes économiques comme juridiques, l’économiste de l’UCLouvain privilégie le plafonnement des prix à la pompe, comme c’est le cas en France où TotalEnergies a accepté, après une négociation avec l’État, de limiter les prix à 2,25€/L. "Ce serait directement au bénéfice pour le consommateur", argumente-t-il. "Mais il faut que cela se fasse au niveau européen, et plutôt sous une forme de négociation commerciale, puisque l’Europe correspond à 40% du chiffre d’affaires de Total. Ce n’est de nouveau pas la petite Belgique toute seule qui peut engager ce rapport de force avec Total." Autrement dit, les prix à la pompe ne diminueraient pas grâce à une taxe des surprofits, et une réinjection par l'État du produit de cette taxe, mais par une diminution des prix par les compagnies elles-mêmes.
En France, d’ailleurs, le gouvernement a salué ces résultats jeudi matin, rappelant "la chance d’avoir un grand major pétrolier dans une crise telle que celle que l’on traverse, notamment pour pallier à des risques d’approvisionnement", selon la ministre de l’Énergie et porte-parole du gouvernement Maud Bregeon jeudi matin sur BFMTV/RMC. "Je crois qu’on aurait tort de sombrer dans le Total bashing", a ajouté Maud Bregeon, qui remercie le groupe de plafonner depuis plusieurs mois les prix dans ses stations-service à 2,25 euros le litre de gazole.
Le patron de TotalEnergies Patrick Pouyanné répète, lui, régulièrement le coût du plafonnement pour son groupe, à 500 millions d’euros selon lui, et prévient : en cas de surtaxation sur les bénéfices du groupe, "le plafond va s’arrêter".
Une sorte de chantage qui ne tient que grâce à notre dépendance aux énergies fossiles, analyse Adel El Gammal (ULB). "Ce scénario se répète à chaque crise, et les crises elles-mêmes se multiplient. Il faut aller vers du nucléaire, et surtout vers des énergies renouvelables pour se détacher de ces énergies fossiles auxquelles nous sommes pieds et poings liés."
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