Requiem pour une enquête statistique
Les efforts de compressions budgétaires d’Ottawa mèneront à la diminution ou à la disparition d’enquêtes statistiques utiles et appréciées, dont celle portant sur la situation des entreprises.
Au mois de juillet, un peu moins du tiers des entreprises canadiennes s’attendaient à ce que les droits de douane américains leur fassent subir des incidences plus ou moins négatives au cours de la prochaine année, a rapporté le mois dernier Statistique Canada sur la base de sa plus récente Enquête sur la situation des entreprises. Cette proportion était encore plus faible au Québec, avec seulement une entreprise sur quatre, mais un peu moins de 40 % dans le secteur manufacturier.
En fait, on craignait autant, sinon plus, l’inverse, c’est-à-dire de faire les frais des tarifs imposés par le Canada sur les importations américaines, à raison de 27 % de l’ensemble des entreprises québécoises et de 62 % dans le secteur de la fabrication.
Quant au projet d’éliminer les obstacles au commerce interprovincial, seulement une entreprise sur dix pensait pouvoir en profiter, les deux tiers ne s’attendant à rien et le reste disant ne pas savoir quoi en penser.
Bond de l’intérêt pour l’IA
Sur un tout autre front, plus de la moitié des entreprises québécoises (51,2 %) indiquent n’avoir aucune intention d’utiliser l’intelligence artificielle (IA) au cours des 12 prochains mois. Cette proportion est comparable à ce qu’on trouve dans l’ensemble du Canada (53 %), et marque, en fait, une forte poussée d’intérêt puisque ce rejet était encore de 75 % à pareille date les deux dernières années.
Les entreprises exportatrices (59 %), celles dont le propriétaire a 65 ans et plus (78 %) ainsi que les secteurs de la construction (64 %) ou du transport (71 %) se révèlent plus réfractaires que les entreprises d’au moins 100 employés (33 %) ou que les secteurs culturel (35 %), de la finance (25 %) ou des services professionnels (22 %).
Quant à la raison de bouder l’IA, elle tient essentiellement au fait qu’on ne l’estime pas utile dans son domaine d’activité (81 %), le manque de connaissance (10 %) et les préoccupations relatives à la confidentialité et à la sécurité (10 %) suivant loin derrière.
En conséquence, rares sont les entreprises qui prévoient augmenter (7,6 %) ou réduire (7,2 %) leurs effectifs à cause de l’IA la prochaine année.
Pas de prochaine fois
L’IA continuera-t-elle de gagner des adeptes ? Quel impact aura la nouvelle flambée tarifaire ?
Il ne faudra pas attendre les prochaines enquêtes de Statistique Canada sur la situation des entreprises pour avoir les réponses. Ni aucune autre réponse qu’on pouvait tirer des 30 à 40 questions qu’on y abordait tous les trois mois depuis le début de la pandémie en 2020, comme le travail à distance, la rareté de main-d’œuvre, les pratiques environnementales et le coût de la vie. Parce qu’on a décidé de mettre fin à l’enquête.
« En peu de temps », cette enquête avait signé « des réalisations importantes », a admis une porte-parole de Statistique Canada dans un courriel au Devoir. Mais les réductions de dépenses annoncées dans le dernier budget du gouvernement fédéral forcent à « rationaliser ses opérations ».
Pour ce faire, l’agence fédérale a annoncé ce printemps qu’elle entendait protéger ses programmes « les plus critiques », comme le recensement et ses « indicateurs essentiels » sur l’inflation, le produit intérieur brut ou l’emploi. Ailleurs, « la plupart des changements » devaient plus porter sur la manière dont les données sont recueillies que sur leur disponibilité, en réduisant les doubles emplois, en croisant des données administratives et en recourant à l’IA.
Si l’on promet de continuer d’offrir « des données fiables, objectives et de grande qualité », on reconnaît que leur fréquence et leur niveau de détail pourraient être réduits et qu’au moins une vingtaine de programmes entiers passeront à la trappe, comme l’Enquête sur les ménages et l’environnement, le Programme sur l’accès aux soins de santé et cette enquête sur les entreprises.
À la défense des statistiques publiques
« Ça nous déçoit parce qu’on l’aimait, nous, cette enquête-là », dit la p.-d.g. de l’Institut du Québec, Emna Braham. « Dans un monde où tout bouge dans tous les sens, c’était précieux d’avoir rapidement du contexte sur le point de vue des entreprises sur les enjeux d’actualité. »
Oui, bien sûr, les chambres de commerce et les associations patronales publient aussi leurs enquêtes, mais « la continuité et l’impartialité des données sont importantes », dit l’économiste.
« Je sais que les statistiques publiques ne sont pas un sujet sexy. Mais quand on parle de missions essentielles de l’État, je crois qu’avoir un portrait fiable de la réalité, pour prendre des décisions éclairées, est en une. »
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