Le journaliste et reporter de guerre Wilson Fache depuis le sud de la Cisjordanie : "La colonisation a atteint des sommets"

Je vous écris, cette fois, de Massafer Yatta. Peut-être ce nom vous dit-il quelque chose. Il s’agit d’une région pastorale située tout au sud de la Cisjordanie occupée. Un archipel d’un vingtaine de villages et hameaux miné par les attaques de colons et les démolitions de l’armée israélienne et qui a fait l’objet d’un documentaire primé aux Oscars. Je parle évidemment de No Other Land, né du travail de quatre réalisateurs palestiniens et israéliens, notamment Yuval Abraham, dont le nouveau film Naza vient de sortir en salle, et Basel Adra, un jeune activiste local qui s’épuise à documenter les tentatives de destruction de sa communauté.
Ce matin, j’ai accompagné Basel sur le terrain pendant quelques heures. Ça m’a suffit pour comprendre à quel point la situation avait empiré depuis la sortie de son film. Tout a commencé par une alerte. Des bulldozers israéliens avaient été repérés dans les environs. On a sauté dans une voiture et on a conduit vers le hameau situé sur la route de l’équipe de démolition. On est arrivé en même temps qu’eux et Basel et d’autres activistes on tout de suite sorti leurs caméras pour documenter l’aplatissement d’un petit bâtiment qu’un berger utilisait comme salle de repos. Le bulldozer n’en a fait qu’une bouchée, entouré d’une demi-douzaine de soldats et d’autant de véhicules pendant qu’un drone nous surveillait. J’en ai profité pour enregistrer Basel.
"C’est frustrant de filmer la même chose la majorité du temps. Mais c’est quand même important d’être là et de documenter ce qui se passe. On ne sait jamais à quoi ça pourra servir dans le futur. En tant qu’activistes, c’est aussi notre responsabilité de suivre les bulldozers car il y a souvent des violences contre les familles qui vivent dans les environs. C’est donc nécessaire d’être là et de filmer".
De là, nous avons repris la voiture pour aller rendre visite à un villageois qui a des colons pour voisins depuis qu’un avant-poste est sorti de terre à une quarantaine de mètres de chez lui. Rien qu’à Massafer Yatta, rien que sur les deux dernières années, une dizaine de mini-colonies du même style ont vu le jour. Et alors que notre hôte nous offrait le café, un colon est passé juste à côté de nous. Basel m’a fait remarquer que sa remorque débordait de matériel de construction : "Ils ramènent du matériel et ils construisent pendant la nuit. Ils comment par une tente, puis une caravane, et finalement ils construisent en dur. Vous voyez les paquets blancs qu’il transporte ? C’est du ciment pour construire des maisons. C’est un régime d’apartheid. Que l’on parle des colons qui brûlent nos maisons la nuit ou des militaires qui viennent les démolir pendant la journée, le but est de nous remplacer par des colonies juives".
Il y avait quelque chose d’à peine croyable à voir, à moins d’une heure d’intervalle, un abris palestinien être détruit et un colon israélien ramener du matériel de construction pour étendre son avant-poste en toute impunité. Basel Adra a cru, en tout cas au début, que le succès de son documentaire parviendrait à améliorer la situation de sa communauté, que documenter pouvait alerter, et qu’alerter pouvait sauver. Mais force est de constater que la colonisation a atteint des sommets.
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